Etat foetal

On aurait pu dire que le maître du roman fantastique congolais est né avec Eveline Mankou-Ntsimba si Alain Mabanckou, avec ses Mémoires de porc-épic , n’avait déjà ouvert la voie où les choses défient la raison humaine.

Née au Congo-Brazzaville, l’auteur vit entre Nice et Monaco. Sur le plan bibliographique, on peut dire que sa plume est prolixe. En l’espàce de trois ans, elle compte à son actif trois romans dont celui qui fait l’objet de cet article : "Dialogue imaginaire et imagé entre la mère et le foetus".

Le sujet ? Imaginez une mère qui engage une discussion avec son enfant. Jusque-là, rien de plus normal. Sauf que cet enfant n’est encore qu’un foetus.
A partir d’ici, on bascule dans le surréalisme comme savent le traiter les auteurs russes blancs avec leur chef de file Boulgakov. Donc, une jeune fille, on ne saura jamais par quelle procédure, tombe enceinte et décide de faire son test de grossesse. Celui-ci est positif. Comme Jeanne d’Arc, la pucelle, d’Orléans, notre future maman entend des voix : c’est son futur bébé qui engage la conversation. Au début elle croit à une hallucination. "La fatigue sans doute" se dit-elle. En vérité la future maman n’est pas au bout de ses surprises.

Faisant voler en éclat les canons de l’objectivité, la plume d’Eveline Mankou accouche alors d’une nouvelle où le réalisme le dispute au fantastique voire même au fantasme (cf le coquin d’Amérique)

La lettre de l’être en devenir

Avec une écriture déculturée, l’auteure accouche d’un dialogue soutenu entre un adulte et un être en devenir en faisant fi du différentiel intellectuel de la classe d’âge. Comment en effet mettre sur le même niveau de connaissance du monde une mère et un bébé de surcroît encore dans le non-être sauf si on considère que dans le royaume de l’imaginaire ces frontières-là (homme/femme, grand/petit, aîné/cadet ) n’ont pas de sens. C’est d’ailleurs le propre du conte africain (des contes en général) de ne pas tenir compte de la règle des trois unités (unité de temps, de lieu, d’action). Que serait le récit fantastique si on se pliait aux contraintes des trois unités ?
Alain Mabanckou dans ses Mémoires de porc-épic délivre une écriture fantastique où le monde des animaux et le monde des hommes cohabitent sans heurter la logique de la narration objective. Eveline Mankou-Ntsimba trempe également sa plume dans cet univers fantasque où s’articulent l’avenir d’une mère enceinte et l’existence d’un enfant en devenir.
Assurément la jeune auteure est en train de camper à la tête d’un courant surréaliste en rupture totale avec le réalisme matérialiste dans lequel le marxisme a enfermé le roman congolais des années 70 à nos jours.

Mise en abyme

"Dialogue imaginaire et imagé..." est le résultat d’une maïeutique. Accouchement dans un accouchement, il y a mise en abyme.
"J’ai utilisé un système cognitif antique pour faire jaillir la vérité.
Cette méthode, Socrate l’a nommée (...) la maïeutique ou l’art de faire accoucher les esprits. Elle consiste à faire découvrir à son interlocuteur la vérité par lui-même en lui posant des questions. Le non-être (parce que, encore à l’état fœtal) est sensible à la peine de sa jeune future mère qui est visiblement tourmentée, il s’emploie à l’aider en utilisant la méthode socratique ; l’accouchement de la pensée. "
(Quatrième de couverture).

L’auteur et l’oeuvre

N’en déplaise à la critique littéraire qui sépare écriture et écrivain (je pense au redoutable analyste Noël Kodia Ramata) , nous sommes d’avis qu’une relation sociologique fonctionne entre l’auteur et son roman. Toute oeuvre est, quelque part, biographie de l’auteur.
Jumelle, Eveline Mankou-Ntsimba n’écrit pas en toute innocence son nouveau roman sur la gestation. "Je n’ai jamais eu d’enfance. Je suis orpheline de ma soeur jumelle. Je ne sais pas si elle est morte à l’accouchement ou si elle a survécu quelques mois avant de mourir" nous précise l’auteur dans un entretien.

Dans "Dialogue imaginaire et imagé..." la Congolaise Mankou-Ntsimba occulte totalement le Congo. Son écriture est déculturée. Qu’on ne s’y trompe pas. Même si l’auteur a horreur de prendre une "position politique", la misère sociale africaine ne lui est pas indifférente. Cette Afrique qui a du mal à décoller économiquement, ce Congo encore à l’état foetal du développement, ces cris de colère qui fusent au Congo, au Gabon, en RDC, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, Cameroun, Nigéria...ne sont-ils pas symbolisés par ce futur bébé qui questionne à tout bout de champ cette mère inconsciente, l’Afrique, berceau de l’humanité ?

"Arrête de fumer, nous sommes désormais deux dans un même corps" rappelle judicieusement le foetus à la mère porteuse. Les classes dirigeantes se comportent égoïstement alors qu’elles ont le destin des peuples entre leurs mains.

Assurément "Dialogue imaginaire et imagé... " est aussi la métaphore d’une planète qui a du mal à accoucher d’un monde meilleur malgré les atouts dont elle dispose.

INTERVIEW

Congopage : Qu’est-ce qui t’a poussé à choisir ce thème ?

Eveline Mankou-Ntsimba : Je ne sais pas pourquoi je l’ai choisi. Je voulais voir ce qui se passe dans la tête d’une femme qui attend un enfant non désiré.

Congopage : Quel est ton modèle d’écrivain ?

Eveline Mankou-Ntsimba : Je n’ai pas de modèle spécial. Je lis beaucoup de livres qui parlent de "développement personnel". Notamment un auteur : Salomé.

Congopage : Connais-tu la littérature congolaise ?

Eveline Mankou-Ntsimba : Non pas particulièrement.

Congopage : Pourquoi avoir choisi le genre fantastique ?

Eveline Mankou-Ntsimba : J’aime quand ça tourne à l’étrange, au merveilleux.

Congopage : Le thème de la grossesse revient souvent dans tes problématiques. C’est le cas dans "Patience d’une clandestine en France".

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Eveline Mankou-Ntsimba : j’enfante l’écriture pour ne pas avoir eu d’enfance

Eveline Mankou-Ntsimba : Au contraire, non. Plus j’avance en âge, moins ça me préoccupe. En revanche, je me sens enfant. Sans doute parce que je n’ai pas eu d’enfance. Je n’ai pas de souvenir d’enfance. J’ai été une enfant très fermée et enfermée. Je suis jumelle. Je ne sais pas si ma soeur jumelle a vécu 1 mois ou 1 an. On ne m’a jamais rien dit là-dessus.

Congopage : As-tu vécu le plaisir ou les douleurs de l’enfantement ?

Eveline Mankou-Ntsimba : Non. En fait, je n’ai pas spécialement un désir d’enfant. J’observe le monde qui bouge, les émeutes de la faim.

Congopage : A propos des luttes, que penses-tu de la politique congolaise ?

Eveline Mankou-Ntsimba : Je suis apolitique.


-  Dialogue imaginaire et imagé d’une femme et un foetus. Nice 2009. Prix : 8€

Du même auteur :

Patience d’une clandestine en France, (nouvelles), Editions ICES, 2006

La Misère humaine, (nouvelles), Editions ICES, 2009

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La fiction est une fonction narrative plus près du réel
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Je suis une jumelle restée orpheline de ma soeur jumelle