Les mutations qui fondent aujourd’hui la recomposition du monde sont variées. Aux mues, plus ou moins radicales, opérées par les partis communistes d’hier, s’associent les transformations, plus ou moins de façade, des tenants de la langue de bois d’hier. Henri Lopes est membre du Parti congolais du Travail - le premier parti marxiste léniniste à avoir vu le jour en Afrique. Il a été au cœur de notre Histoire de nation et de peuple. On était curieux de savoir par où, par quoi, par qui, quand et comment il nous dirait sa mue. La réponse est éclatée, éparpillée ici et là.
Mais, assurément, « Dossier classé », son dernier roman (1), livre une grande partie de la réponse.
Réponse polysémique, forcément, car elle livre tout l’être sans jamais épuiser ses facettes. Une réponse qui part dans toutes les directions.

Réponse polysémique parce que l’homme prend ses distances avec les pratiques d’hier, et qu’il les peint à la lumière du caustique. Il poursuit sa quête intérieure d’une africanité - une congolité ? - qui lui fut jadis chahutée (2). Le métis qu’il est, ambassadeur du Congo en France aujourd’hui, mais toujours écrivain pour notre bonheur, s’est mis en marche. A la recherche de lui-même, il a confié ce rôle à un héros métis comme lui : congolais d’origine, français de culture, américain de nationalité et journaliste de profession. On s’y perdrait !

Polysémique aussi parce le rituel de la recherche passe par des retrouvailles, ici et là savoureuses de suintante congolité : verbe haut, braguette en goguette. Noms et choses sont un tout ; panneaux indicateurs autant que cailloux de petit poucet, pour retrouver le chemin de la maison (mais laquelle ?)

Polysémique toujours parce que l’Histoire, un fondu-enchaîné ramassant 40 ans de notre émancipation en tant nation et peuple, recompose ce jeu de miroirs qui se renvoient les époques et les rêves fous des intellectuels d’hier, devenus les potentats d’aujourd’hui. Ils croyaient féconder le temps pour l’éclosion d’une Afrique debout.

Ils ne sont jamais allés plus loin que leurs rêves. Se sont coulés dans la peau des pisse-petit, ont laissé les contradiction bouffer un à un les tailleurs de pierre qu’ils annonçaient être.

C’est donc à la trace que l’on suit le héros Mayélé, fils de Bossuet (ça ne s’invente pas) qui, sous prétexte d’un reportage sur les processus démocratiques en Afrique, se lance en fait dans une recherche des assassins de son père - ses tontons devenus allergiques à la critiques, noyés dans l’alcool ou désabusés. Il part donc au Mossika, un pays imaginaire « qui appartient à mon Afrique intérieure », retrouve ce qu’il reste d’une famille délabrée par la politique. Maman, Française, est morte en couches. Papa, idéaliste, a voulu à tout prix revenir au pays : il y a été assassiné par ses camarades d’hier. La « maman » qui l’a élevé, Congolaise, est décédée sans qu’il fasse le déplacement pour le deuil. Seul un tonton délabré pourrait lui raconter le Congo vrai : celui d’aujourd’hui. Mais il ne le fait que de loin en loin. Mayélé rentrera chez lui - aux Etats-Unis - sans réussir dans sa quête. On ne sait pas l’écho que produiront ses articles dans le journal « African Heritage », un clone sans doute de l’Ebony d’aujourd’hui.

Il est regrettable que ces quêtes croisées n’aient abouti, ni ne nous apparaissent par moments qu’évanescentes. Mayélé rentrera aux « States » sans avoir soulevé un coin de pagne congolais - quelle vertu ! - ; sans avoir retrouvé les vrais assassins de son père ; ni même sans nous en dire plus sur les processus démocratiques, objet de son reportage.

On appréciera par contre les congolismes épiçant, ici et là, les conversations bien de chez nous. Chez nous, c’est à dire au pays où les taxis doivent « courber côté bras femelle ou côté bras mâle » ; où l’on peut « dormir une femme » quand on parle « en langue » ; s’adonner au « cafouillage » sans état d’âme et s’y trouver bien : « net-là, maintenant ». A lire.

Benda Bika

(1)- Henri Lopes, "Dossier Classé", Seuil. Janvier 2002 - 252 pages- 18 Euros
(2)- Cf l’insulte de Moungounga, au procès sur la mort de Marien Ngouabi : « Lopes, ce vulgaire Portugais