Critiquer un critique, c’est ce à quoi Noël Kodia, également écrivain et critique, se livre ici. Liss Kihindou, critique littéraire, vient donc d’enfanter son premier bébé, elle qui, jusqu’ici, s’était contentée de pratiquer la maïeutique. Un bébé, tout de même, âgé de deux ans. Son nom "J’ESPERE". L’art serait difficile, la critique aisée ? Pas tant que ça. Liss Kihindou, critique littéraire, est passée d’un genre à l’autre. On a une seule envie : vite lire Liss.

Connue plus particulièrement comme critique littéraire dans la presse écrite et sur certains sites tels Congopage et Afroligy, Liss est avant tout une poétesse et nouvelliste de la nouvelle génération. "J’espère", [1] son premier recueil de nouvelles définit la vie de jeunesse qui semble refléter quelques morceaux du quotidien congolais dans lequel aurait vécu l’écrivaine. Ne dit-on pas qu’il y aurait une part de reflet de la vie de l’auteur dans chaque récit ?

Huit textes qui se lient et se lisent en général comme des réflexions sur les mésaventures des héros qui les rapportent. Et la société congolaise est le thème central de tous ces récits. Relations entre l’homme et la femme, problèmes posés par la jeunesse, réalités sociologiques sont les principaux sujets que développe l’auteure dans son livre.

La femme dans « Vilouka » apparaît devant son destin qui se joue d’elle. L’héroïne, orpheline et abandonnée à elle-même après son échec au bac, espère trouver le bonheur auprès de Style qui l’a séduite. Malheureusement celui-ci va l’abandonner avec deux enfants avant d’aller poursuivre ses études en France. Menacée par ses beaux-parents à l’absence de son mari qui se prolonge, elle est obligée de quitter la maison. Un autre homme s’intéresse à elle mais elle ne lui déclare pas ouvertement son amour malgré tout ce qu’il fait pour ses enfants. Les relations homme-femme se traduisent aussi par les problèmes qui peut leur poser l’enfant encore bébé. Dans « Le patron », Fernand et Yolande, réalisant l’importance du bébé dans le foyer, ne peuvent plus vivre normalement leur intimité à cause de leur enfant devenu « patron » de la maison et qui leur impose ses lois. La cohabitation entre l’homme et la femme définit une autre réalité sentimentale dans « J’espère ». Destin et Lydiane, après avoir vaincu le tribalisme qui a poussé leurs parents à s’opposer à leur mariage, constatent qu’ils ne peuvent rien contre leur destin à cause de la séropositivité de l’homme.

Le livre de Liss pose aussi le problème de l’amitié entre les jeunes. Nanèze dans « Prise au piège », se voit trahie sentimentalement et espère le soutien moral de son amie Adoua pour affronter sa condition de fille abandonnée avec une grossesse. Mais quelle ne sera pas sa surprise quand celle-ci lui demande d’avorter. Abandonnée à elle-même, elle décide de se suicider mais elle est sauvée de justesse par ses parents. Et ce comportement négatif de certains amis, fait écho dans « Pour mes mousounia-bata » où le jeune Mbalou est remercié en monnaie de singe pour avoir logé son ami Mbéni qui lui a volé sa paire de sandales. Mais cette amitié ente jeunes trouve une autre signification dans « Je connais Dieu » où la générosité, la bonté et l’amour du prochain étonnent l’héroïne qui se voit secourue de justesse d’une situation à elle imposée par une diarrhée rebelle sur le chemin de l’université. Les réalités comme la sorcellerie apparaît dans « La déchéance du vieux Manga » qui met en relief l’égoïsme du personnage central. C’est le sorcier du quartier et son cynisme atteint le paroxysme quand, malade et se croyant déjà mourant, il décide de détruire son patrimoine de manguiers. Malheureusement, il se rétablit comme par enchantement et perd la raison en n’ayant plus ses arbres fruitiers qui lui procurait des ressources. Le livre développe aussi la technique du récit épistolaire dans « Contrastes ». Une lettre de Josée à un lecteur anonyme met en évidence l’incapacité de l’homme à reconnaître ses performances : la richesse que constituent l’écriture et la lecture. Dans l’ensemble, les héros de J’espère ont un destin qui bouleverse le lecteur par leur médiocrité en dehors de l’étudiante de « Je connais Dieu » qui trouve sur son chemin un « enfant de Dieu ». Par les problèmes qu’ils posent, ces textes livrent leur valeur pédagogique en mettant tous les héros (en majorité des jeunes) dans des situations qui les poussent à réfléchir sur le sens de la vie, le sens du destin pour essayer d’apporter des solutions à certains manquements.

Par son style ouvert, l’auteure se montre plus près de son vécu quotidien avec l’utilisation de beaucoup de néologismes qui donnent une autre dimension aux textes. "J’espère", un livre qu’il faut absolument lire car étant l’un des premiers recueils de nouvelles publié par une Congolaise qui fait la peinture d’une partie implicite des problèmes que connaissent les jeunes Congolaises et Congolais sur le pont qui les conduit vers l’âge adulte.

Noël KODIA

Son site :
Bienvenue au Goûter de livres, le blog de LISS KIHINDOU.

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L’auteure
Liss, de son véritable nom Sandrine Kihindou a fréquenté l”Université Marien Ngouabi de Brazzaville où son compatriote Noël Kodia-Ramata a enseigné les littératures française et congolaise. Après sa licence, elle poursuit ses études en France à l’Université Paris X (maîtrise et DEA de Lettres modernes). Elle a commencé la création littéraire avec la publication de ses poèmes dans la revue de jeunesse Ngouvou, dirigée par Ferdinand Kibinza à Brazzaville. Elle vit actuellement dans la région parisienne où elle s’adonne à l’enseignement et à la critique littéraire. Elle fait partie de la nouvelle génération des écrivaines congolaises qui sont passées en général par l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville.

[1Liss, J’espère,
Editions Amalthée,
Nantes, 2005,
93p. 11,50 euros