Joseph N’diaye (en photo ici) est le symbole même de la conservation de la mémoire du peuple noir. Et s’il n’en reste qu’un, il sera celui-là, avec la fierté d’avoir posé sa petite pierre contre l’oubli et l’indifférence, maux qu’il ne cesse de fustiger de sa voix tonique, l’index bien levé. Le vieux sage de Gorée rappelle qu’on ne peut balayer d’un revers de main trois siècles de Traite des Noirs et qu’il faudrait se garder toutefois de pratiquer la concurrence des mémoires, toute souffrance humaine étant forcément la nôtre. Conservateur de la maison des esclaves à Gorée, au Sénégal (photo ci-dessous), l’homme a le sérénité d’un baobab dont les branches résistent aux vents les plus virulents. En quelques mots dont le poids est toujours mesuré au milligramme près, il constate les conséquences du commerce le plus honteux que notre prétendue humanité ait inventé :

"La somme de misères et de morts qu’avait produite la traîte des Noirs, est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. "Arrachés à leur sol natal, transportés dans un pays étranger, sans langue commune, avec une disproportion notable de sexe, répartis entre des maîtres au hasard des ventes, accablés de travail et sans autre instruction que la discipline et les coups, ces Noirs réduits à l’état d’individus égarés ne pouvaient reconstituer des familles".

D’origine goréenne, Joseph Ndiaye est né en 1922 à Rufisque (Sénégal). Il a exercé la profession de compositeur typographe et fut appelé sous les drapeaux pour participer à la libération de la France en 1943. Il a en outre servi en Extrême-Orient, à la 1 ère 1/2 Brigade des Commandos parachutistes coloniaux. Croix de Guerre, Officier de l’Ordre national du Lion, Chevalier de l’Ordre nation du Mérite et Chevalier de l’Ordre du Mérite sénégalais, Joseph N’diaye est plus que le témoin d’un siècle, c’est le témoin de l’Histoire, celle qu’on ne peut fouler aux motifs qu’il faudrait désormais faire table rase du passé. Ce n’est pas pour autant qu’il pointe du doigt quelque coupable. Il sait que la culpabilité n’est pas héréditaire, pour reprendre la formule de Taubira Delanon.
Les téléspectateurs français ont entendu Joseph N’diaye le dimanche 6 mai - dans l’émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson - rappeler combien il était important que l’oubli et l’indifférence ne puissent l’emporter sur la nécessité d’un devoir de mémoire. De passage en France pour assister le 10 mai prochain à la célébration de

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La Maison des esclaves

l’esclavage et de son abolition, Joseph N’diaye pense déjà regagner la Maison des Esclaves afin de poursuivre sa lourde mission, "mais je reste quelques jours encore, car le président Jacques Chirac a voulu me rencontrer", a-t-il déclaré au cours de cette émission de grande audience. Il estime qu’on ne parle jamais assez de la Traite des Noirs et que sa dévotion à la Maison des esclaves de Gorée est une tâche qu’il exerce dans le "sacerdoce" le plus extrême. C’est dans ce sens qu’il vient de publier aux éditions Michel Lafon un livre intitulé Il fut un jour à Gorée. L’esclavage raconté à nos enfants.

GIFDans ce livre à lire toutes affaires cessantes, le Vieux sage explique aux enfants "la capture des Africains, les marchés où on les vendait comme des animaux, les soutes pestilentielles des bateaux qui les emmenaient en Amérique et notamment aux Antilles, les plantations où ils travaillaient sous la menace du fouet, les récalcitrants ayant le jarret coupé. Il raconte aussi les grandes révoltes noires qui ont préservé la dignité de ce peuple humilié, et les luttes acharnées qui menèrent à l’abolition de l’esclavage." Un document traversé par une humanité exceptionnelle et éloigné de la rage et de la rancoeur qui obstruent d’ordinaire toute compréhension apaisée de la question.