Fayette Mikano, directeur de la morgue de Brazzaville aurait fait une déclaration surréaliste. Brazzaville, a dit ce gérant du reposoir du CHU de la ville, possède l’une des plus belles morgues au monde, peut-être même la plus belle.

C’est la phrase assassine ; celle qui tue.

Voilà ce qui arrive à un pays quand la critique de la raison pure dont parle Kant s’est à jamais évanouie.

Le Congo-Brazzaville est sans doute le seul pays d’Afrique qui compte des hommes politiques dont les conditions de réflexion sont les plus médiocres. Difficile de comprendre, en effet, qu’ils aient le culot de faire l’éloge de la mort alors que le rôle des pouvoirs publics est de donner les meilleures conditions matérielles d’existence à ceux qui les ont élus et qui, comme dirait La palice, sont encore en vie.

La déclaration aussi funeste que cynique de ce sinistre fonctionnaire est à mettre sur le même plan que celle faite en son temps par le maire de Brazzaville, Gabriel Emouéngué. Cet anicen maire dit au sujet de la morgue qu’il y avait effectué des travaux pour "améliorer les conditions de vie des morts". Petite phrase que même Coluche dans ses sketch les plus fous n’aurait jamais imaginée.

Espérance de vie

Pour comprendre cette idéologie du macabre, il faut la restituer dans une économie où tout est matière à faire du bénéfice et où l’industrie de la mort est la seule où on réalise le maximum de profit. C’est que plus rien ne marche au Congo, sauf les pompes funèbres. Sauf aussi le métier de croque mort qui a vu se multiplier les cimetières privés dans les banlieues de la ville. Incroyable : les cimetières ne sont pas "municipaux" mais "privés" et, dans les inhumations fonctionne la lutte des classes car il existe des carrés VIP et des carrés réservés aux indigents, aux prolos.

En raison de la mauvaise gestion des richesses nationales, le Congo possède le taux de mortalité le plus élévé d’Afrique. L’espérance de vie est descendue à moins de 50 ans. Du coup la gestion de la mort est devenue un commerce juteux dont le contrôle intéresse les pouvoirs publics, à commencer par la famille présidentielle. Le maire, Hugue Ngouolondélé, beau-fils de Sassou, donna le coup de poing à un contribuable qui osa remettre en question sa mainmise sur le stockage des morts au CHU de Brazzaville.

Comme des mouches

"A Brazzaville ça meurt comme des mouches" constata avec stupéfaction un étranger venu inhumer sa belle mère dans notre capitale.

Ce qui étonne davantage, c’est la propreté extérieure de cette morgue. Protégées du soleil par des hangars, les familles sont reçues dans une vaste cour dont le sol est carrelé tandis que, au plafond, des hauts parleurs diffusent une musique en fond sonore.

Paradoxalement, le luxe des lieux contraste avec la saleté ambiante de la ville où l’absence de voies bitumées donne au paysage urbain une allure moyen-âgeuse.

Représentations de la mort

Dans une incroyable inversion des valeurs, les politiques congolais en sont arrivés à faire l’éloge de la mort en négligeant avec une inimagible désinvolture le sort des vivants. Ces politiques croient rendre service aux Congolais (qui devraient leur être redevables) en améliorant les services mortuaires. Ceux-ci exploitent diaboliquement l’intérêt que les Congolais portent aux morts dans les représentations magiques. Il suffit de lire les travaux des anthropologues comme Van Wing, Louis Vincent Thomas ou Côme Manckasa pour se rendre compte de cet attachement morbide à la mort et aux morts qui, en vérité, ne meurent pas mais continuent à faire partie du clan ; le clan étant unité de valeur où cohabitent vivants et morts.

Naïveté ou vision respectable du monde, ces représentations idéologiques servent d’articulations aux politiques gouvernementales de Sassou. Le postulat mortellement recevable est le suivant : acceptez de souffrir dans cette vie, nous nous chargeons de vous assurer sinon une meilleure vie après cette vie du moins de meilleures conditions de passage vers l’au-delà, le village de nos ancêtres.

C’est en fonction de cette dantesque idéologie que Fayette Mikano a naïvement vanté son funèbre outil de travail. Doit-on le condamner aux Enfers pour ça ?

En tout cas, triste pays dont les dirigeants, à défaut de fournir de l’eau et l’éctectricué à qui de droit, préfèrent donner une belle mort à ceux qui n’arrivent même pas à vivre ici bas.