Au final, l’espérance de justice qui animait ceux qui suivaient le procès sur les “Disparus du Beach”, s’est révélée vaine. Car au bout de plus de trois semaines de débats à la Cour militaire de Brazzaville, c’est une nette sensation de manque de vérité et de courage qui domine.

Vérité pour savoir combien étaient les personnes prélevées au Beach en mai 1999 et conduites vers une destination de non-retour. Vérité pour connaître les commanditaires de ce grave massacre à large échelle, en temps de paix, et leurs exécutants. Vérité pour enfin nous acheminer vers un apaisement de la douleur des familles avec ce qu’il faut de courage pour que le Chef de l’Etat dise, comme il le fit en 1991 au sortir de la Conférence nationale souveraine : « j’assume ! ».

“Nous sommes étonnés de voir comment la presse nationale congolaise et les médias internationaux reviennent sur cette affaire en affirmant des choses qui ne sont pas exactes”, déclarait le ministre Alain Akouala en novembre 2002. L’occasion nous était donnée à tous d’apprendre enfin de la bouche des représentants de l’Etat et des 15 officiers et personnalités qu’il avait consenti à faire citer à la barre, ce que cette vérité était. Nous ne le saurons jamais. Par manque de courage.

Un courage passait par des gestes de compassion et de préoccupation, qui effacent les hésitations coupables des débuts. Il passait par l’administration de la force d’action et de pensée de l’Etat, rassurant tous ses citoyens par son rôle irremplaçable de garant de leur intégrité physique. Or, tout au long des six ans qu’a traîné l’affaire des Disparus, le Congo s’est comporté comme s’il ne voulait pas entendre parler de ces massacres. Les mettant sur le compte, tantôt d’une fantaisie de la presse, tantôt sur celui d’une opposition en mal de revanche, l’Etat a fait de ces crimes, bien avant le procès, des crimes dont il ne fallait pas parler. Pas étonnant, donc, que le verdict du mercredi 17 août dernier, nous ait ramené à une logique typiquement congolaise : les morts qui meurent de la main d’inconnus, sans motivations de haine.

« Nous ne sommes quand-même pas des bêtes », s’indignait le général Raymond-Damase Ngolo à la Conférence nationale, lorsqu’il lui fut demandé si, oui ou non, le corps de Alphonse Massamba-Débat, deuxième président de la République, avait été écartelé et jeté en pâture aux chiens. Indignation oui, mais de vérité point : « oui, nous avons fait ce que vous déplorez, mais nous ne l’avons pas fait comme vous le décrivez. Dernière parole de la République ! » Telle pourrait se résumer la notion de vérité quand elle implique un Etat au Congo.

Nous continuerons donc à aligner, tout au long de notre histoire d’indépendance, des morts sans cause, sans exécutants, sans commanditaires. Sans enquêtes !

Tuer, massacrer des civils sans défense - des compatriotes - sont devenus une banalité chez les militaires congolais. Pourtant, aussi bien le métier des armes que le devoir de défense sont régis par des règles. Et les traités internationaux, telle que la Convention de Genève, interdisent à un militaire de faire usage de son arme sur un militaire désarmé, sur un civil sans défense et, a fortiori, sur des compatriotes ayant fui leur pays et rentrant dans chez eux sur la base d’un accord tripartite. Avec la garantie de deux Républiques souveraines et d’une organisation hautement qualifiée comme l’est le HCR, organisme de l’ONU chargé des réfugiés précisément !

La parole leur fut donnée : « rien de mal ne vous sera fait » ; mais c’est la vie qui leur fut prise. L’accord tripartite devenait un véritable piège à rat, un traquenard... Une question : « Qu’apprend-on à nos futurs militaires et hommes de troupe dans les écoles, académies militaires et écoles de guerre ? » Si tout leur cursus se limite à apprendre à haïr, terroriser et tuer les civils, quel besoin y-a-t-il à les envoyer dans des « écoles de guerre » et à les appeler militaires : exécuteurs des basses œuvres suffirait !...

A l’attention de nos militaires et exécuteurs de basses besognes, voici un rappel d’un extrait de l’Article 3 de la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre du 12 août 1949.

En cas de conflit armé ne présentant pas un caractère international et surgissant sur le territoire de l’une des Hautes Parties contractantes, chacune des Parties au conflit sera tenue d’appliquer au moins les dispositions suivantes :

1) Les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité, sans aucune distinction de caractère défavorable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la naissance ou la fortune, ou tout autre critère analogue.

A cet effet, sont et demeurent prohibés, en tout temps et en tout lieu, à l’égard des personnes mentionnées ci-dessus :

a) les atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels, tortures et supplices ;

b) les prises d’otages ;

c) les atteintes à la dignité des personnes, notamment les traitements humiliants et dégradants ;etc...

Or, le rapatriement de nos compatriotes refugés en République du Congo Démocratique, rentrant dans leur pays par le beach de Brazzaville, s’est déroulé en temps de paix. Comme des veilleurs guettant l’aurore, de nombreux parents attendent toujours le retour à la maison de leurs enfants, de leurs proches. Le suicide collectif n’étant pas une spécialité des Congolais, ni même des Africains, par où sont-ils donc passés ?

L’Association Cardinal Emile Biayenda porte un nom de martyr, qui oblige ses membres et ses sympathisants à d’abord œuvrer pour la paix et la réconciliation. Car nous estimons qu’il ne sert à rien d’aligner les morts, de multiplier et d’élargir les fossés de sang. Nord et Sud du Congo, quelles que soient les vicissitudes de l’histoire, sont appelés à diriger le Congo, à vivre dans le Congo. Il ne faut donc pas qu’alternent aussi au pouvoir les épisodes des vengeances sanglantes et des haines tenaces.

C’est pourquoi nous estimons que, s’il y avait un mérite à retenir du procès sur les Disparus, ce serait celui de nous avoir donné à voir, au moins, que désormais tout est possible. Que même à moitié, la justice peut se rendre au nom du sang versé. Que même partiale, elle peut nous donner à voir des coupables supposés venir à la barre : dans ce sens, ce procès a marqué un point de non-retour.

Car, dans la logique de rechercher la justice, au-dedans et au-dehors du Congo, nous avons ouvert une porte que personne ne refermera plus jamais : la jurisprudence nous condamne. Tous ceux qui ont du sang sur leurs mains sont exposés à venir devant la justice nous dire ce qu’ils ont fait. Brazzaville ne nous a pas permis de lever le voile sur les crimes de sang perpétrés dans notre pays en 1999, avec la complicité du HCR (Haut Commissariat pour les Réfugiés). Mais ce procès a marqué le départ vers la volonté de mettre fin à l’impunité. Les associations humanitaires parlent d’une mascarade de procès à Brazzaville entre le 19 juillet et le 17 août. Oui, mais combien de fois répéterons-nous une telle mascarade ? Combien de fois nous moquerons-nous de la douleur du même peuple ?

A Paris, le 29 août 2005

Gabriel SOUNGA-BOUKONO
Président de l’Ass. Cardinal Emile Biayenda


Par : ACEB-FRANCE