Et si tout le monde avait tort, les Français mais aussi les Ivoiriens ? Je ne veux pas dire « blanc bonnet, bonnet blanc » mais ça y ressemble fortement.
Un survol des interventions de ce file me laisse perplexe. D’un côté l’émotion pure, de l’autre le calcul le plus froid. Tout porte à croire que la victime finale sera le peuple Ivoirien.

Nous Africains, n’avons jamais essayé de sortir du piège du court terme tandis que la France n’a jamais abandonné le rêve d’une grandeur qui lui échappe de plus en plus. Ce cocktail est porteur de drame pour l’avenir.

Le Congo était un début, la Côte-d’Ivoire est la suite logique. Demain ce sera le tour du Gabon, du Sénégal, du Cameroun etc.. Tout le monde le sait, le voit, mais personne ne veut sortir de l’impasse historique les relations franco-africaines devenues depuis longtemps un boulet pour tout le monde.

La France contrainte au multilatéralisme dans un monde globalisé est condamnée par son égoïsme. Elle refuse de voir que le monde change trop vite autour d’elle. Elle s’entête à soutenir dans ses anciennes colonies des régimes pourris qui nourrissent le sentiment anti-français. Elle combat farouchement les régimes qui s’écartent de sa vision archaïque du monde. Elle remet au besoin en scelle des régimes déchus et honnis.

Ceci ne veut pas dire que les régimes « combattus » par la France ne soient pas coupables de dérive ; ce qui dérange, c’est le zèle français à couvrir les régimes qui s’alignent sur sa politique et à s’acharner sur ceux qui témoignent d’une certaine « indépendance ».

Parlons en effet de cette indépendance. L’émotion de la « rue africaine » est à son comble parce que la France aurait violé la souveraineté de la Côte-d’Ivoire. Au-delà de la réaction primaire venant de la dignité bafouée, qui croit sincèrement à l’indépendance des pays africains ( surtout francophone ) soutenu à bout de bras par les anciennes métropoles ?
Ceux qui s’indignent font preuve d’une incroyable myopie géopolitique. Ceux-là oublient que l’actuelle Europe Occidentale est restée pendant plus de 50 ans (guerre froide oblige) sous la couverture militaire des USA. Que l’Europe a eu besoin des USA pour aller bombarder les petites troupes de Milosevic. Q’elle a dû se résigner à cette réalité. Que l’Eurocorps (60. 000 hommes à peine) appelé de tous ses vœux par les pourfendeurs de l’OTAN se met difficilement en marche. Que la défense commune européenne et la politique étrangère commune sont encore des rêves lointains.

Le drame de l’Africain, c’est son incapacité à lire les enjeux immédiats, les engagements à moyen et long termes. Il se laisse facilement embarquer par des combats qui ne sont pas les siens, ce que j’aime appeler les batailles perdues des pauvres. Le combat primordial de l’Afrique est la lutte contre la pauvreté, la formation d’une élite responsable et surtout visionnaire. Cela exige du temps, beaucoup de temps.
Je l’ai déjà dit ici, embarquer les peuples africains dans des combats perdus d’avance est le plus grand crime des pseudo-élites africaines. Ils nous ont embarqués dans des « indépendances » pipées dont nous payons encore aujourd’hui l’immense prix. Ils nous embarquent aujourd’hui dans une inutile fuite en avant. Un bras de fer contre un ennemi qu’on sait d’avance surarmé par rapport à soi est un suicide.

En stratégie militaire, lorsque la puissance de feu de l’adversaire est de loin supérieure, on engage pas une guerre conventionnelle ; on négocie ou on passe à la guérilla. Sauf que la guérilla laisse le peuple exsangue et compromet les chances de développement futur. Le choix des visionnaires est alors de renoncer à l’attaque frontale pour laisser mûrir la situation en sa faveur au fil du temps. Cela peut demander des décennies, voire des siècles. L’Europe qui critique aujourd’hui les USA ne l’aurait jamais fait pendant qu’elle se trouvait menacée par les chars soviétiques qui ne furent stoppés que par le calcul américain. Un retrait américain du sol européen aurait laissé l’Europe occidentale à la merci de l’URSS.

Les Ivoiriens ayant raté la transition de leur économie de la forte dépendance du cacao et du café vers un début d’industrialisation, ont vite cherché et trouvé les boucs émissaires : d’abord les étrangers (ivoirité) puis leurs propres compatriotes du Nord. C’est une réaction primaire que toute la classe politique malheureusement adoptée presque sans réserve.

Voilà pour la faute des Ivoiriens, mais cela n’excuse en rien la France qui est obligée aujourd’hui de sortir toutes les cartes du néocolonialisme pour défendre une position indéfendable.

Cette France veut d’une Afrique francophone ( et même au-delà) alliée, mais une Afrique qui doit rester pauvre et soumise, taillable et corvéable : mission impossible dans un monde globalisé où les satellites véhiculent des images de « richesses » jusqu’au fond de la forêt équatoriale. Les Africains (francophones) posent aujourd’hui une question logique à la France et que cette dernière refuse de regarder en face : pourquoi sommes-nous si pauvres sur des sols et sous-sols riches pendant que des pays totalement dépourvus de ressources naturelles nous narguent par l’insolence de leurs économie ?
Les Africains doivent aider la France à révolutionner sa politique africaine, seule gage de sa survie en tant que puissance moyenne dans un monde multipolaire qu’elle appelle de tous ses vœux, mais qu’elle craint inconsciemment comme étant le tombeau de son rayonnement. La France a tout intérêt à voir une Afrique francophone épanouie politiquement et économiquement, une Afrique qui saura lui témoigner gratitude pour son « assistance ».

Malheureusement, la politique africaine de la France brille par une myopie impensable pour une puissance de sa taille. La France ayant aidé ses anciennes colonies à se ruiner, n’a rien trouvé de mieux que l’afropessimisme pour justifier son départ vers les marchés prometteurs de l’Europe de l’est et surtout de la Chine. Mais c’était pour constater que l’espace laissé libre était menacé par des concurrents tels que les USA et la Chine. Incapable de mener de front un investissement dans les marchés émergents et une présence rentable dans les anciennes colonies, elle a choisi la pire des politiques, le soutien à des dictateurs chargés de maintenir leurs peuples dans la misère. Cette position est intenable à long terme.

La France doit prendre le risque d’un véritable plan Marshall pour ses anciennes colonies en pariant sur le développement. Moderniser ses anciennes colonies et en faire des partenaires viables comme essaie de faire l’Espagne en Amérique Latine. C’est la seule chance qui lui reste de garder une stature internationale tout en étant noyée dans une Europe élargie à la Turquie et peut-être au Maghreb. C’est la seule chance aussi de prouver au reste du monde qu’elle souhaite un village mondial globalisé et réellement multipolaire et non simplement à contrecarrer par tous les moyens l’hégémonie américaine qu’elle envie sans vergogne. La France aurait bien voulu être à la place des USA, mais faute d’y parvenir, elle plonge dans une jalousie qui l’aveugle.

Pour finir, ce qui m’inquète le plus, c’est que les Ivoiriens soient mangés à la sauce irakienne. Avec un Bush confortablement réélu, le marché semble plausible, pour redorer un peu des relations franco-américaines au plus bas : vous nous soutenez en Irak, en vous laisse carte blanche en Côte-d’Ivoire. Que restera-t-il à la France si elle s’embourbe en Côte-d’Ivoire ? Alors, un peu de jugeotte chers "patriotes de mes..."

Les Africains peuvent aider la France à sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve sur le continent. Mais ce n’est pas en soutenant des « patriotes ivoiriens » qui se livrent au pillage des biens d’autrui qu’ils aideront à la naissance d’une vision africaine orientée vers les droits de l’homme et le développement. En tout cas, en voyant les « patriotes » à l’œuvre, j’ai aussitôt pensé aux « révolutionnaires » Congolais qui chassaient Youlou du pouvoir en 1963. Ils nous ont laissé une chanson qui dit tout :

« Youlou a tout volé, nous rebâtirons de nouveau ;
Le Con de sa maman Congo oooooh, ho !... »

Espérons que les « patriotes ivoiriens » bâtirons une Côte-d’Ivoire » plus prospère que le Congo d’après 1963.