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L’hommage d’Alain Mabanckou à James Baldwin

"Après avoir exploré de nombreux domaines littéraires tels que la poésie, la chronique et le roman, Alain Mabanckou présente ce nouvel ouvrage dans un genre épistolaire. "Lettre à Jimmy", qui sortira le 16 août aux éditions Fayard, n’est autre qu’un hommage sous forme de lettre directement adressée à l’écrivain disparu James Baldwin.

"James Baldwin est un écrivain noir américain originaire d’Harlem. Né en 1924 à New York, il est très vite imprégné des problèmes liés à la condition des noirs dans son pays et deviendra une figure du mouvement de lutte pour les droits civiques. Il s’exilera plus tard en France à Saint-Paul de Vence d’où il continuera à écrire sur la marginalisation des noirs, la liberté de l’individu et l’amour du prochain.

JPEG"Alain Mabanckou s’adresse directement à Baldwin, dans une lettre d’amitié et d’admiration pour le poète. Mabanckou exprime son amour pour le destin de son homologue, amplifié par quelques similitudes entre leurs parcours. Cette lettre s’inscrit également dans la commémoration des vingt ans de la disparition de James Baldwin.
Récompensé du prix Renaudot pour Mémoires de porc-épic en 2006, Alain Mabanckou est un auteur apprécié de la presse et du public. Romancier, poète et essayiste, il partage sa vie entre Paris et Los Angeles. Il est déjà l’auteur d’une dizaine d’ouvrages parmi lesquels Verre Cassé, publié en 2005, et African Psycho en 2003.
Mabanckou fut également primé pour ses talents de poète. La nostalgie de l’enfance, l’attachement à la terre, le devoir de mémoire, l’exil ou encore la dégénérescence de l’Afrique contemporaine sont autant de thèmes qu’il aborde dans ses recueils et qui le rapprochent de celui qu’il honore dans son dernier ouvrage.

Alain Mabanckou, Lettre à Jimmy

Sortie le 16 août

Editions Fayard

ISBN : 978-2213626765"


EXTRAITS DE "LETTRE A JIMMY"

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... C’est aux anciens colonisés d’Afrique noire francophone que tu aurais parlé en particulier, Cher Jimmy. Parce que ce sont sans doute les seuls qui, depuis les « soleils des indépendances », depuis le refrain de la chanson de Grand Kallé, Indépendance cha cha, sont restés sur les quais des gares, bernés, leurrés, regardant circuler des trains fantômes, criant à la malédiction de Cham. Comment ne succomberaient-ils pas au refrain de la « concurrence victimaire » ?
C’est à eux que tu t’adresserais, à ces anciens colonisés que tu parlerais.

Non pas pour les blâmer, mais pour les regarder en face, droit dans les yeux.

Non pas pour les « flageller », mais pour leur dire que l’attitude de l’éternelle victime ne pourra plus longtemps absoudre leur mollesse, leurs tergiversations.

Non pas pour les houspiller, mais pour leur dire que leur condition actuelle découle de près ou de loin de leurs propres chimères, de leurs propres égarements et de leur lecture unilatérale de l’histoire.
Il n’est pas de pire personnage que celui qui joue le rôle dans lequel on l’attend et qui facilite ainsi l’exploitation de son désespoir même par le plus médiocre des metteurs en scène. Le monde abonde désormais de ce type d’artistes à court d’idées, et il y a bien longtemps que la pitié du Nègre ne mobilise plus l’altruisme. Son salut n’est pas dans la commisération ni dans l’aide. S’il ne fallait que cela, tous les damnés de la terre auraient changé le cours de l’Histoire.

Il ne suffit plus que je me dise Nègre pour que dans la mémoire de l’Autre défilent les siècles d’humiliations que les miens ont subies.
Il ne suffit plus, Cher Jimmy, que je me dise originaire du Sud pour exiger du Nord le devoir d’assistance dans son élan de tiers-mondiste car je sais depuis que l’assistance n’est que le prolongement subreptice de l’asservissement, et il y a longtemps qu’être Noir ne veut plus rien dire, à commencer par les hommes de couleur eux-mêmes.

Frantz Fanon achève d’ailleurs Peau noire masques blancs en des termes qui devraient nous inspirer dans la lecture de notre condition :
« Je ne veux pas être la victime de la Ruse d’un monde noir. Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres. ... Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée... Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. »

A défaut de rechercher la définition de son statut, il vaut mieux chercher à interpréter, à démêler le sens des mots, ce qu’ils véhiculent, ce qu’ils impliquent pour le destin de l’homme de couleur. Au fond ce sont les définitions qui nous enferment, nous ôtent la faculté de nous « créer interminablement », d’imaginer un autre monde. Et tant que ces définitions paraîtront absolues, la question de l’Autre se posera avec acuité. C’est dans ce sens que je comprends l’alerte que tu lances en ces termes :
« Et, en fait, la vérité quant à l’homme noir en tant qu’entité historique et en tant qu’être humain lui a été cachée délibérément, cruellement. La puissance du monde blanc est menacée chaque fois qu’un Noir refuse d’accepter les définitions imposées par le monde blanc. »

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Cher Jimmy, le ressortissant d’Afrique noire est convaincu que l’afro-américain a réussi à installer une communauté dont l’influence se manifeste aujourd’hui sur plusieurs plans, au point de peser sur le destin de la nation américaine. Et donc, devant une attitude injuste, devant un acte de racisme, de discrimination, nous entendrons souvent certains s’interroger : « Mais qu’auraient fait nos frères Noirs américains dans ce cas précis ? ». Nous entendrons aussi des alertes quant au risque d’importer en France le « racisme » que véhiculeraient les thèses des Black Muslims.
JPEGLa comparaison que nous opérons avec la communauté noire américaine est plus que contrefaite dans la mesure où les Noirs de France n’ont pas la même expérience de migration et que « l’addition » qu’ils demandent à la France de payer n’est pas la même que celle des Noirs américains [...]
Les Noirs de France peuvent s’inspirer certes de leurs « frères » Noirs américains et envier les droits que ceux-ci ont acquis aux Etats-Unis – mais faut-il rappeler, avec Fanon, que chaque droit fut le résultat de luttes à l’issue desquelles les Etats-Unis se retrouvaient les pieds au mur ? Ces luttes ont donné naissance à de grands leaders qui sont entrés dans l’histoire contemporaine de l’Amérique. Et ces leaders noirs avaient ceci de commun qu’ils refusaient qu’on leur « contestât leur humanité ».
C’est toujours Fanon qui souligne :
« Non je n’ai pas le droit de venir crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de murmurer ma reconnaissance au Blanc... Si le Blanc me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ‘‘Y a bon banania’’ qu’il persiste à imaginer... »

Copyright Editions Fayard, 2007