Le Salon du livre de Paris ouvre ses portes le 17 mars 2006 et sera consacré à la littérature francophone, Cher Sony. Toutes mes pensées vont vers toi. Je n’ai pas résisté à l’idée de t’envoyer cette missive. Une façon pour moi de dire combien tu aurais été la figure charnière de cette grande fête, toi qui sus inventer une fraternité partagée par les autres écrivains congaulois (Sylvain Mbemba, Tchicaya U Tam’si, Maxime Ndebeka, Henri Lopes...).
Ton ombre est là, je la croiserai dans les allées, près du stand de ton éditeur Le Seuil ou de tes amis de la Revue Noire qui t’ont rendu hommage en publiant plusieurs de tes textes retrouvés de justesse et qui risquaient donc de disparaître pour toujours au grand malheur de tous ceux qui apprécient ta plume, ton univers, ta gouaille, tes éclats de mots et d’images.
Vois-tu, je suis resté le même jeune homme que tu croisas dans le quartier Makélékélé de Brazzaville alors que je cherchais depuis longtemps à te voir en vrai, à te soumettre mes premiers textes. Dix-sept ans plus tard, cela me paraît comme un songe que de m’adresser à toi ici et maintenant. L’écho de ta voix est demeuré en moi...

En 1979 paraissait donc ton roman mythique La Vie et demie, un roman qui fut alors l’évènement littéraire francophone de l’époque, un roman qui est devenu avec le temps un des livres fondateurs de la nouvelle littérature francophone. Le ton du texte nous surprit. Les trouvailles de langue nous émerveillèrent. Nous avions enfin notre grand écrivain du continent après, entre autres, le Malien Yambo Ouologuem (Le devoir de violence, Seuil 1968) et l’Ivoirien (Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, Seuil 1969)...
Ton œuvre aura contribué à nous libérer, à sonner l’heure de la maturité d’une littérature qui redoutait encore la colère de ses parents occidentaux. Ceux-ci ne lui accordaient la permission de vadrouiller que jusqu’à huit heures du soir au plus tard ! Après, il fallait vite rentrer à la maison, faire ses devoirs avant d’aller sagement se coucher en récitant la parole de Dieu. Et puis, tu nous as montré comment escalader les barricades, comment tromper la vigilance de ces parents à travers la farce, la fable, la dérision, ces ingrédients que tu avais découverts chez nos cousins lointains d’Amérique latine après de longues discussions avec ton ami et collègue Sylvain Mbemba - qui mourut d’ailleurs peu de temps avant toi.

On aura dit tant de choses au sujet du séisme que causa ton apparition sur la scène du roman francophone. La Vie et demie ? Un livre révolutionnaire. Les comparaisons furent nombreuses. On convoqua par exemple Rabelais et son fameux coup de fourchette. C’est normal, lorsqu’un grand livre arrive, le réflexe des critiques est de chercher comment le rattacher à ce qui a été fait avant. Par après on s’évertue de minimiser les dommages collatéraux qu’il cause dans le paysage littéraire. Les grands livres - ceux qui viennent comme une pluie non annoncée par la météo - ne font pas que des gens heureux. Dany Laferrière me disait : "Alain, il faut te dire que les grands livres finissent toujours par agir contre ceux qui les ont minimisés... de mauvaise foi"...

Alors certaines personnes des milieux autorisés - comme diraient Coluche - te taxèrent de simple épigone des latino-américains ! D’autres précisèrent que tu n’étais qu’un Gabriel Garcia Marquez congolais sans talent. L’art est difficile, mon Cher grand frère ...
Je dirais pour ma part que Gabriel Garcia Marquez et bien d’autres auteurs latino-américains t’ont naturellement rappelé que ton univers était déjà foisonnant et qu’il te suffisait de braquer tes yeux de volcan, de pisser dessus afin de libérer le cri qui accouche d’un lendemain meilleur. Et tu as inventé l’homme engageant à la place de l’homme engagé (ce dernier envahissait nos Lettres depuis les Indépendances et nous donnait plus de militants que d’écrivains). Il y a quelque chose de toi, rien que de toi et qui n’est pas de Gabriel Garcia Marquez. Mais peuvent-ils le ressentir, tes détracteurs ? Parce que je n’ose croire qu’un auteur ne soit qu’un rapporteur d’une parole déjà inventée. Même en s’inspirant on finit par créer, par se démarquer sensiblement...

René Magritte disait : « Un peintre ne peint pas pour mettre de la couleur sur une toile, comme un poète n’écrit pas pour mettre des mots sur une feuille ». La toile que tu peignais était celle de « l’absurdité de l’absurde ». Les couleurs exprimaient ta conscience de tracteur pendant que les parenthèses - de sang - nous esquissaient un univers en tumulte. Tu n’étais pas du genre à te dérober lorsqu’il s’agissait de pointer du doigt cette « grosse hernie » que traîne notre monde dans sa culotte de colosse aux pieds d’argile.

Ton œuvre est là, elle nous éblouit, et c’est bien de la littérature dont il s’agit et non d’autre chose...

Alain Mabanckou

Cette lettre est parue dans la revue "Transfuge" de mars-avril 2006.