"Le tiers inclus".

Les kongo se sont amusés comme prévu ce samedi 17 avril 2010. En somme, le kongo (sans distinction ethnique) a pris son pied à Paris, salle Olympe de Gouges dans le 11è. Quand on dit "sans distinction ethnique" cela signifie que la notion kongo n’est pas exclusive à un groupe donné. Sa matrice englobe une "totalité inclusive " qui va des kongo du sud (lari, bembé, vili) aux kongo du nord (téké, mbochi, boubangui, Eschira). Bref, nous sommes en présence d’une notion qui renvoie à une nation composite. Kéto Nganga, ce samedi soir, a tordu le cou à l’étiquette " exclusive" à laquelle on associe le champ kongo en exécutant des danses bembé et mbochi (edenda) au cours d’un tour d’horizon qui se veut inclusif, une démarche où le tiers est, non pas exclu mais inclus.

Kongo et/ou Congo

Quelle est la meilleure orthographe de ce dont il est question ici ? Les avis sont partagés sur la vraie calligraphie. Congo avec « K » ou kongo avec « C » ? Ce soir, avant son tour de chant, NZongo Soul tranche : « ko » indique une direction : là bas à « ngo ». Le phonème Ko est adverbe de lieu. Selon les lois de la phonétique universelle, la sonorité "C" n’est pas assez riche pour rendre le substantif qui tient lieu de signifiant désignant à la fois une société (Kongo) et un territoire (Congo). Vu sous cet angle ethnolinguistique, le cas du K n’est plus pomme de discorde et ne projette aucun raisonnement basé sur le "tiers exclu ".

Atmosphère à L’Olympe de Gouges

C’est dans une salle presque pleine que des mythes comme kimpa Vita se sont laissés revitalisés par les descendants de la diaspora kongo, concept que Don Fadel, dans une démarche farouchement "tiers inclus", élargit aux Cubains et Massengo ma mbogolo aux Haitiens. « La salsa vient de Mbanza Kongo, aussi quand je joue la Salsa cubaine, je joue ma propre musique » rappelle Don Fadel, musicologue, avant d’exécuter en compagnie de Martial Prince et Mawawa Kiessé « Comité ya bantou », un classique inoxydable de la salsa made in Bantou de La Capitale.

Les stands ont tous honoré l’identité kongo. Mboka Kiessé, Gabriel Kinsa, Rodhe Bath Schéba Makoumbou, Olivier Bidounga, Nkounkou D’Oliveira, Ernest Biangué (La Locomotive), Nguza, nguzalogue ont porté haut l’étendard kongo.

Mais où donc Rhode Bath Schéba Makoumbou puise-t-elle son effarante inspiration pour accoucher ses chefs -d’œuvres macro -formes ? Les modèles, indiscutablement, volent leur puissance dans l’Olympe Kongo comme Prométhée le feu dans l’Olympe grec. Il ne reste pas moins que le contraste est saisissant entre sa svelte morphologie et les mégastructures dont elle est la déesse créatrice.

Identité compulsive

L’identité kongo, le (kimuntu), est rappelée au cours des débats comme valeur esthétique et non comme champ ouvert à toutes les pulsions. « Quand, légiférant instinctivement, Mobutu dans son article 15 dit « volez mais n’abusez pas » nous sommes à l’antithèse des valeurs ne-kongo. Le vol, petit ou grand, est à bannir des pratiques kongo. »

Que dire de la langue kongo ? Le kongo est alchimique. Quand elle s’ouvre pour laisser entrer un mot étranger, il le ressort transfiguré. « François était ici en compagnie de Dominique » = Falassois na Lumingu ba bélé gâ. » Margueritte devient Nguerrita, Alphonse, Loufonsi, Albert Loubélé, Français Falassé, Dona Béatrice, Ndona...

Affirmer leur identité semble une démarche compulsive dans les trois espaces kongo : le Kongo portugais, le kongo belge et le kongo français. Abako, Bâ dia ntséké, San Salvador, Mbanza Kongo sont des marqueurs symboliques dont chaque sujet kongo porte les stigmates dans son MOI. Le plus compulsif c’est la filiation lignagère. La structuration clanique oriente le sujet kongo dans le fouillis que constitue la société. Aussi les quatre clans exigent une maîtrise quand on ne tient pas à se perdre dans le labyrinthe d’une société qui couvre plusieurs espaces : Congo, Gabon, RDC, Angola, Namibie...

Massengo-ma-Mbongolo géniteur de Malaki

Le concept festif Malaki créé au début des années 1990 est la preuve de la quête identitaire kongo. Chaque année ce peuple a besoin de rappeler au monde qu’il existe. Non seulement, on le voit, ce peuple existe en Afrique Centrale mais aussi aux Antilles (Guyane, Haïti, Guadeloupe, Cuba) en Amérique (Brésil, New York etc.)
Contrairement à Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, le kongo fait de l’anthropologie en connaissance de cause. Massengo-ma-Mbongolo s’emploie à le rappeler systématiquement quand il décline ses quatre clans pour se présenter. De toute manière ce sont les ascendants qui définissent l’identité d’Ego chez le kongo. Je ne suis pas « moi » stricto sensu, je suis le produit spirituel de ma mère et de mon père. Je suis fils de Ngoma dia Nséké et de Nzibou dia Makoumbou. Sans cette filiation clanique l’individu n’a aucune existence sociale. Il suffit donc de nommer les quatre clans pour qu’on se fasse une idée de mon intégrité morale. C’est donc à se demander si les enfants du Maréchal Mobutu sont fiers de se dire fils de leur père quand on sait que ce père légalisa le vol. Les enfants de Mobutu devraient se cacher car c’est une honte de se présenter en public comme « fils d’un voleur ».

« Dans un village, trois personnes seulement ont le pouvoir : le sorcier, le chef du village et le nzonzi » dit dans son récital Ardos Massamba dont le système de composition se base sur des paradoxes et des apophtegmes. Par exemple Ardos psalmodie que « le cochon doit son groin à une offense faite à Dieu ». Quelqu’un dans la salle identifie le sorcier d’Ardos Massamba à un certain président : "Au Congo on sait qui c’est" hurle le quidam. Le public rit. Tourner un chef en dérision est une donnée humaine qui fait partie du retournement stigmatique. Afin de conjurer le sort, le répressif devient comique. C’est Goffman qui dit ça.

Dynamique de la fête

On a noté dans la salle du Malaki la présence du philosophe Lascony, Noël Kodia Ramata (écrivain, critique littéraire) , Liss Kiyindou (écrivaine), Eric Pantou (avocat), Marceline Fila (écrivaine), Samba Denis (psychiatre), Loko Massengo (musicien), Bedel Baouna, Cyriaque Bassoka (producteur), Dominique Mfouilou (écrivain), Mère Evé (documentaliste et ex de Congopage) tous autant de « ne-kongo » qui brillent dans les jeux de l’esprit.

Kéto Nganga et sa troupe ouvrent le spectacle proprement dit. Ils jouent une pièce dont le thème est la sirène. Il n’est que trop clair que la pièce exploite cette magie qui fait la spécificité de l’Afrique et qui donne lieu à une foule de charlatans. Ensuite, un conteur raconte qu’il est né le jour où ont été tués Marien Ngouabi et le Cardinal. Son conte moderne démarre sur cette note satyrique. De toute évidence la guerre civile sert d’aliment à nombre de créations artistiques au Congo, sous Lissouba et sous Sassou. Ce postulat n’est pas faux . Par exemple, quand on lit « Folie et Détonations » de Liss Kiyindou, incontestablement la violence due à la guerre civile nourrit la plume de l’auteur. Idem pour « Johnny Chient méchant » d’Emanuel Dongala : le feu des détonations donne de l’énergie à son stylo.

Les musiciens magiciens

Après avoir ouvert la fête, les conteurs cèdent la place aux musiciens. Un malaki sans la musique n’en est pas un. A ce propos le lecteur a une idée de la qualité des musiciens de cette 17 ème édition du Malaki en se reportant sur notre article de la veille.

La première vague musicale qui submerge les deux cents spectateurs est propulsée par la chanteuse Simbou Vili sur le jeu scénique de laquelle le vent glacial du trac n’a plus prise. Simbou Vili éclaire le visage de la salle par un titre, Mwinda Nzambé. Cette composition en vili confirme, si besoin était, que le christianisme est la religion des kongo. Mwinda Nzambé est vachement jazzy.

Régis Malonga à la batterie, Gofi à la basse, Olivier Marchand Mah’ot à la guitare, Barnabé Matsiona à la percu, saxo et flûte, Christian Niangouna au clavier soulèvent une problématique qui s’adresse aux puristes : « que serait le jazz sans l’inspiration kongo ? » Du coup, la formation musicale de ce soir donne raison à la thèse selon laquelle le jazz est avant tout une musique africaine ensuite noire américaine puis universelle. Comme pour la salsa de Don Fadel, quand les Kongo jouent le jazz ils se réapproprient en fait leur patrimoine. Illustration : en surfant sur le tempo vertigineux dans Mwinda Nambé Simbou Vili confirme sa maîtrise du rythme déstructuré qui fait l’originalité du jazz. Simbou fait tanguer les trois choristes Aloïse, Lolita, Elgie sur un contretemps à couper le souffle. L’oreille avertie, Rido Bayonne acquiesce.

On est à peine sorti du tempo jazzy que le blues prend le relais avec Albert Kisukidi. Le thème « Mono nguiélé » est de circonstance. Son blues parle des leaders kongo portés disparus sur le champ cruellement mortel du politique : Albert Kisukidi chante ces figures emblématiques massacrées par l’ennemi. « Ngué wa vanga menga ko ku lendi tengona menga ko » (Tu ne peux créer la vie, tu fais couler le sang) déclame A. Kisukidi qui, somme toute, ne fait que rappeler le : tu ne tueras point de LA BIBLE.

Ce soir nous ne sommes pas au bout des découvertes. L’autre cas de figure jazzy est Jackson Babingui. Cet artiste sort de leur contexte typique des morceaux de Franklin Boukaka, Essous et Jacques Loubélo. « Je suis venu l’écouter » nous confie Rido Bayonne. La présence de ce monstre congolais du jazz est une consécration pour Jackson Babingui : sans la reconnaissance de ceux qui précèdent, difficile aux héritiers de s’orienter.

Le jazz est une action de grâce faite par les Africains au patrimoine de l’humanité. On ne peut dire le contraire quand Bety Novélis, une découverte de Malaki 2010, revisite Lucie Eyenga (Dis moninga wa ngaï) en démasquant les dimensions jazzy que la version originale avait camouflées : un flagrant retournement positif d’une œuvre oubliée.

Une autre tête d’affiche, Loulendo, donne sa part d’ambiance au Malaki. Loulendo (en duo avec J. Babingui) alterne guitare et Sanza/likembé . La Sanza, depuis Antoine Moudanda et Papa Courand, la guitare depuis les Angolais de San-Salvador (D’oliveira), la kwika brésilienne (nkuiti kongo), les claves (cloches, ngongui) les castagnettes (bravo Gabriel Kinsa), les maracas (nsakala) sont des pièces à conviction du swing kongo.

Quand on parle du lien esclavage/musique, on pense aux Caraïbes : le reggae qui est la pièce maîtresse de l’harmonie rastafari possède également une filiation kongo. On sait tous que Bob Marley s’inscrivait dans la dénonciation : Youss Banda le prouve avec force dans un accablant reggae dirigé contre nos dictateurs. « Quand je suis sur scène, la transe m’habite » nous confie-t-il Avis donc aux forces du mal. L’onction qui développe les transes ne fait jamais de quartier quand il s’agit de dénoncer le mensonge et dire la vérité. Intertextuel, Youss cite son pote Ardos Massamba dans son titre sur les dangers de vivre à Brazzaville, ancienne capitale de la France.

Ce 17 avril 2010, la vague du Malaki continue à faire tanguer et danser. On vient de le dire : le Blues est kongo. Après avoir écouté Nzongo Soul cette opinion se confirme. Le cri de scène « Yaya Wala eh !!! » fait exploser les canons de la convenance et sauter les digues de notre subconscient. Du coup, l’énergie de l’espoir saisit la salle, deux spectateurs s’emparent de la chorégraphie kongo (le wala) devenue outil musical de Nzogo Soul. La salle s’anime, le malaki atteint sa vitesse de croisière. Voilà nos deux danseurs en plein travaux pratiques pendant que les percussions boxées par Barnabé Matsiona et deux comparses grondent sur scène. Sous l’empire de la transe, Nzongo tonne et guide les pas du Wala, danse kongo qu’il agite depuis le début de sa carrière, au grand plaisir des mélomanes. « En avant, en avant, en arrière, à gauche, à droite… » pilote Nzongo Soul dans le creux de la vague que dessine le jeu syncopé des « ngoma ». Personne n’a envie que ça s’arrête. Ô temps suspend ton vol. Mais le temps c’est l’argent. La salle a été louée jusqu’à 22h. « Nous avons débordé de 30 minutes » s’excuse Mawawa Kiesse pour justifier l’inacceptable.

C’est où le prochain Malaki ? A Brazza ? Chiche.

Simon Mavoula -