Fatoumata Kane, romancière vivant à Brazzaville, scrute avec sa plume la condition de la femme africaine quelle que soit sa culture d’origine. Elle pose comme axiome qu’en dépit de sa diversité, la femme, partout, subit les mêmes tracas. Mais il ne demeure pas moins que celle-ci peut tirer profit de sa conditon en pensant, pour une fois, à elle-même, au lieu de toujours se sacrifier selon la trajectoire immuable que lui a assigné la société.

Sénégalo-malienne de naissance, burkinabé par le mariage et Brazzavilloise puisque ayant jeté l’ancre dans les terres de l’ex-capitale de l’Afrique Equatoriale Française, Fatoumata KANE KI-ZERBO est une véritable ‘‘Africaine sans frontières’’. De sa longue observation de ‘‘Mère Afrique’’, il ressort que toutes ses ‘‘filles’’, qu’elles soient de l’ouest, de l’est, ou du centre, connaissent les mêmes tribulations, notamment dans le couple. Son Plaidoyer, recueil de onze nouvelles, nous livre des scènes de vie conjugale où la femme apparaît comme celle qui ‘‘subit’’. [1]

Chacune des nouvelles a une héroïne pour personnage principal. Elles s’appellent Nafissa, Clarisse, Khady, Louise… cette diversité dans la dénomination des héroïnes fait que n’importe quelle femme peut s’identifier à elles, même si elles sont majoritairement musulmanes dans les nouvelles.

Qu’elles soient au matin de leur vie de femme, comme Adama qui, après la ‘‘première fois’’, se demande « pourquoi tant de bruit pour si peu de plaisir » [2], ou chargées de longues années d’expérience comme Hadja Halima, 60 ans, 40 ans de vie conjugale ; elles sont toutes face à leur miroir intérieur, qui leur reflète la vie qu’elles ont mené, les choix qu’elles ont fait, les choix sentimentaux surtout. C’est à ce moment d’introspection, à cette minute de Vérité du personnage avec lui-même que le lecteur assiste.

Les récits sont donc brefs, mais ils donnent un maximum d’informations sur les protagonistes. Quant à savoir à quelles résolutions, à quels actes ce temps de réflexion a conduit les héroïnes, on n’a pas toujours le privilège d’en être informé, car ce n’est pas le plus important. L’important, pour Fatoumata KANE, c’est que le lecteur puisse saisir l’extrême désarroi dans lequel les déceptions, les trahisons dans la vie amoureuse jettent les femmes. Elles semblent plus sensibles, ou du moins plus vulnérables en amour que les hommes.

Malgré le triste revers de la médaille que les épouses ou les concubines découvrent en ce qui concerne leur compagnon à qui elles ont tout sacrifié, il y a toujours comme un reste de probité qui autorise à croire encore en l’Homme. L’humanité ne semble pas complètement enlisée dans l’ingratitude, la duplicité, la méchanceté. Ainsi, dans la nouvelle intitulée « Preuves d’amour », Hamidou, qui revient de France et retrouve sa femme, demande à celle-ci de faire des tests ; il a appris sa séropositivité et voudrait préserver sa femme s’il en est encore temps.
Dans « Dilemme », même si le conjoint de Nafissa l’abandonne pour s’installer avec une blanche en Europe, au moins envoie-t-il toujours de quoi élever les trois enfants qu’ils ont eu ensemble et dont elle doit désormais s’occuper seule.

Dans le Plaidoyer de KANE, les femmes s’investissent plus pour ‘‘sauver’’ le couple lorsqu’il est en danger ; les hommes ne semblent pas faire grand chose, ils laissent les choses suivre leur cours, ils observent plus qu’ils n’agissent.

Mais il ne s’agit pas pour l’auteur de noircir la gent masculine tandis que la femme serait présentée comme la colombe innocente et pure. Les femmes ont aussi leur part de responsabilités dans les échecs qu’elles déplorent, dus parfois à la naïveté, à l’extrême patience dans l’affliction qui apparaît parfois comme un défaut. En parlant de défauts, Fatoumata KANE dénonce le ‘‘songi-songi’’ [3], dans lequel les femmes excellent tant, comme c’est le cas de Nabou qui éprouve en permanence le « besoin de connaître dans les moindres détails la vie privée des autres ». Ce n’est pas tout, « le pire avec ce genre de personnages », lit-on encore, « est que moins ils en savaient, plus ils inventaient des choses que leur imagination fertile finissait par ancrer dans leur esprit et qui devenaient pour eux la réalité ; pour de bon. » [4]

Les femmes se plaignent souvent d’avoir consacré leur vie aux enfants, au mari qui plus tard les trompent dans les bras de jeunes maîtresses, et elles ont la sensation d’avoir ‘‘travaillé’’ en vain, d’avoir perdu du temps. Fatoumata KANE leur rappelle dans son Plaidoyer de penser aussi à elles, de faire des choses qui leur plaisent. C’est le conseil que donne Louise à sa cousine dans « Plénitude » : ne plus « vivre par procuration » à travers son compagnon ; s’aimer soi-même ; « se mettre au centre de ses priorités ». Bref, vivre aussi pour elles-mêmes et pas seulement pour les autres, ce qui, conclut Louise, est « la clé de la plénitude ».

Vous ferez œuvre utile en vous procurant le Plaidoyer et soutenant ainsi un auteur qui démarre dans la Littérature. Il ne fait aucun doute que vous le conseillerez à vos amis, car Fatoumata KANE maîtrise l’art du récit et ses textes, écrits dans un style sobre, sont si réalistes. Il n’y a que le regret d’arriver si vite à la dernière page du livre qui pourrait chagriner certains. Mais c’est un moindre mal, car vous pourrez toujours relire le Plaidoyer et guetter la prochaine parution de Fatoumata.

Liss KIHINDOU

[1Fatoumata KANE KI-ZERBO, Plaidoyer, Éditions Le Manuscrit, 2007

[2Plaidoyer, p. 84.

[3Songi-songi : expression congolaise pour parler de la médisance, des ragots.

[4Plaidoyer, p. 43.