
« Don King » Dany Laferrière surveillait donc le bruit de la voiture de Rodney Saint-Eloi - mon éditeur au Canada. Il est debout, au seuil de la porte. Nous sortons de la voiture pendant qu’il désigne d’un geste "auguste" du "laboureur" les travaux de jardinage qu’il entreprend devant sa maison. Petite touffe afro, chemise légère et pantalon jean, son hospitalité se lit dans ce large sourire dont il a seul le secret et cette voix de stentor qui me fait souvent croire qu’il est né avec un micro dans la gorge. Laferrière n’écrit pas que des livres. Il ne s’occupe pas que de ses chroniques du dimanche dans La Presse, le fameux quotidien francophone à grand tirage du Québec, l’un des plus populaires d’ailleurs. Ah non, Dany ne tourne pas que des films, voyons ! Il aime vivre. Il aime recevoir ses amis, les retenir très tard dans la nuit pour le dernier "verre de la route". Et surtout, - il ne faut pas que j’oublie cela -, Don King aime aussi cuisiner... Et il parle de la cuisine avec l’enthousiasme d’un Jean-Pierre Coffe menant une croisade contre le fast-food et la pizza livrable à domicile.
La cuisine ? Tenez, le voici en oeuvre. Ses gestes sont précis, les condiments scrupuleusement alignés sur un étal, dans l’ordre de leur lancée dans la marmite ! Il prépare un plat de ratatouille d’aubergines au riz noir... Maguy Laferrière est assise dans le canapé au salon, abandonnant Dany à ses risques et périls quant à la réussite de cette spécialité culinaire. Elle m’apporte une bière. Nous discutons un moment. Je m’attarde sur un tableau d’un peintre haïtien tandis que Rodney qui, en chemin, hurlait de faim à chaque feu rouge, prend de l’avance sur moi et se rue sur les cuisses de poulet servies en guise d’entrée. Les enfants montent nous saluer, puis redescendent dans leur chambre. Une table est préparée à l’autre bout du salon. Je file vers la cuisine jeter un œil bovin sur la progression des exploits de « Don King ». Là encore nous bavardons longtemps, passant en revue la vie littéraire parisienne. Vers le sud, le dernier livre de Dany paru chez Grasset, est dans la liste de printemps du Prix Renaudot (liste parue il y a une dizaine de jours).
« Don King » est-il vraiment heureux de se retrouver dans cette sélection ? « Je suis en dehors de tout cela, mais cela fait toujours plaisir, soyons honnêtes », lance-t-il en rajustant son tablier... Maguy nous appelle tous : l’heure de déguster le plat du chef est arrivée. Exquis ! Je me mords presque les doigts. Un petit verre de Merlot. Puis un autre. Puis un autre encore. Au milieu du repas, je pose mes "10 questions" à Laferrière pour notre Blog :
1. Dany, en 2001, dans un livre intitulé « Je suis fatigué », tu soulignais exactement ceci : « La plupart des gens que je connais (surtout ceux que je rencontre dans les cafés) rêvent d’écrire. Mon rêve c’est de ne plus écrire. Il suffit de le dire pour que tout le monde vous tombe dessus. Ceux qui pensent que ce n’est qu’une manière détournée d’attirer l’attention sur soi, ceux qui croient que cette sage décision aurait dû être prise depuis très longtemps (disons un peu avant la publication de mon premier roman), ceux qui sont vraiment désolés ou qui espèrent me faire changer d’avis. Enfin, beaucoup de gens semblent être très concernés par une nouvelle de si petite importance (calmons-nous les gars, ce n’est quand même pas Marquez ou Naipaul qui annonce qu’il n’écrit plus. Ce n’est que Laferrière. » Or depuis tu as signé un contrat d’édition chez Grasset, et tu as fait paraître chez cet éditeur deux livres : "Le Goût des jeunes filles", l’année dernière ; et cette année, un roman très remarqué, "Vers le sud"...
Oui, j’ai certes dit que je ne voulais plus écrire, mais je n’ai jamais dit que je ne voulais plus publier ! (Rires). Et puis, entre nous, il y a des gens qui continuent à publier deux cents ans après leur mort. Prends l’exemple de mon compatriote Alexandre Dumas - puisque sa mère est Haïtienne, je peux donc l’appeler « mon compatriote » -, on continue à trouver des manuscrits de mille pages de cet auteur ! Je le dis pour les gens qui me détestent - et j’espère qu’ils existent -, parce qu’ils auront encore à boire du Laferrière même après sa mort ! Je sais que c’est embêtant, mais c’est comme ça ! (Rires).
2. En fait, tu as entrepris quelque chose d’à la fois particulier et spectaculaire : tu réécris certains de tes livres ! Tu coupes, tu ajoutes, tu changes parfois le sens de l’intrigue etc. Est-ce pour les écrire d’une autre manière ou simplement pour prolonger des choses que tu n’avais pas vues au départ ? La légendaire coquetterie du peintre jamais satisfait de sa toile ?
Il y a tout ça. L’écrivain est quelqu’un qui se délimite un espace très étroit et qui fouille pour aller jusqu’au fond de la terre. Le lecteur ou l’érudit est quelqu’un qui veut un espace plus horizontal, qu’il peut élargir le plus vastement possible. L’écrivain va le plus profondément sur l’espace le plus limité. Cet espace, pour moi, c’est l’ensemble de mes dix romans. J’estime ainsi avoir délimité mon territoire, et là, je l’arpente, j’essaie de l’habiter. Du coup, je réécris beaucoup de mes livres sous diverses formes. Les réécritures, contrairement à ce qu’on pense, ne sont pas si simples. Il ne s’agit pas d’ajouter des mots, encore moins des phrases dans le but de gonfler un peu l’affaire. Il me faut un trou, et c’est dans celui-ci que je m’insère. Chaque réécriture a toujours un sens, une justification.
Par exemple, dans Le goût des jeunes filles (Ed. Grasset), je rajoute le journal d’une des jeunes filles parce que j’ai estimé que même si celles-ci vivaient dans la première version, elles n’avaient pas pour autant de parole personnelle. J’ai donc pris l’une d’entre elles - la plus effacée -, et je lui ai fait écrire un journal afin d’élargir l’œuvre.
La Chair du Maître (Ed. Le Serpent à plumes) était un recueil de nouvelles assez bancal, et beaucoup l’aimaient par son côté fouillis. Je me suis pourtant dit que je pouvais en faire un livre plus incisif, plus direct en revisitant toutes les nouvelles qui évoquaient les femmes venant du Nord et qui allaient vers le Sud : cela a donné finalement le roman Vers le sud. Les nouvelles de La Chair du Maître seront publiées un jour sous le titre A l’horizon des fièvres. Elles se passeront plutôt en Haïti, dans le Sud - j’aurais même pu donner pour titre Le Sud, mais ce titre est déjà pris par un autre auteur, le regretté Yves Berger. Quant à L’odeur du café, je l’ai réécrit sous forme de livre pour la jeunesse paru au Québec aux "Editions la Bagnole" sous le titre de Je suis fou de Vava. Enfin, dans la première version de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, le personnage central doit exécuter une commande : un reportage sur l’Amérique.
Dans ma réécriture, j’ai rajouté un reportage qui n’existait pas dans cette mouture et qu’on trouve désormais dans la version parue en France aux Editions du Serpent à plumes. Dans cette nouvelle version donc, je fais le reportage sur l’Amérique. C’est un grand journal américain qui a commandé ce reportage à un écrivain ! Tiens donc, ça ne te rappelle pas quelque chose ? (Rires).
3. En effet... En effet ça me rappelle bien "American Vertigo" de Bernard-Henri Lévy qui vient de paraître en France ! Mais ton livre est paru bien des années avant !!! Bon, laissons "BHL" de côté. Selon toi, comment devrait-on saisir l’objectif de ce (re)travail herculéen ?
A un moment donné - je parle en tant qu’écrivain du tiers-monde, ce que je ne fais jamais - il nous faut concevoir la littérature. Nous ne pouvons plus nous contenter de raconter des histoires, aussi intéressantes soient-elles. Ma conception est celle de la réécriture, donc de l’idée du « réécrivain ». Pour faire quelque chose de neuf, il faut toujours éliminer du vieux. L’œuvre pour moi est un ressassement, une répétition.
4. Que réponds-tu aux moralisateurs qui te reprochent parfois la légèreté de ton écriture ?
Oh, tu sais, la littérature est une affaire de temps. Ce sont mes livres qui doivent répondre à ma place. Ceux qui écrivent le savent bien : il faut apprendre à laisser parler nos livres. Quand on écrit, on ne peut pas perdre son temps à répondre à ceux qui vous aiment ou ne vous aiment pas. La réponse d’un livre est d’ailleurs terrible : elle peut prendre des années, et quand le livre se retourne, il n’y a plus personne derrière. Tout le monde devient obsolète, caduc, les gens sont encore vivants, mais sont morts comme écrivains ! Le livre considéré comme léger va encore plus, nez au vent, continuer son trajet, n’écoutant personne, même pas son auteur ! J’ignore lequel de mes livres ira sur cette route-là. C’est dire que le livre ne répond même pas à ma voix quand je l’appelle...
5. Justement, au sujet du livre qui, à mon avis, suit cette voie, "nez au vent" : dès qu’on prononce le nom Laferrière, c’est tout de suite le titre "Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer"... Comment vis-tu cette situation d’un bouquin qui te colle ainsi à la peau ?
C’est mieux d’avoir un vrai roman « poisson-pilote » que de ne pas en avoir du tout ! Certes les lecteurs continuent à parler de "Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer", mais ils ont l’impression toutefois que j’ai élargi l’œuvre. S’ils en parlent encore aujourd’hui, c’est parce que j’ai publié autre chose. Il y a des gens qui pensent qu’être l’auteur d’un seul livre c’est d’avoir publié un seul livre ! Or pour qu’un livre continue à vous suivre, il faut placer d’autres livres.
6. Léonora Miano - qui a livré comme toi sur notre Blog sa conception de l’écriture (Cf. Portrait 1 du mardi 30 mai) - pense, pour sa part, que la vraie question se joue entre la bonne et la mauvaise littérature et non entre les répartitions géographiques des Lettres...
Et même là encore, je me demande si cette mauvaise ou bonne littérature n’est pas liée simplement à des sensibilités. On peut aussi aimer un livre parce qu’il nous est inférieur. Il nous donne alors la possibilité de croire que nous pouvons faire quelque chose de mieux. La question de bonne ou mauvaise littérature est aussi typée que les autres questions. Pour aimer globalement, il faut avoir établi des canons. Ceux-ci sont liés aux intérêts, aux sensibilités, aux groupes déterminés, à l’histoire... Or pour exporter les livres il faut deux choses : la puissance et l’argent. On ne nous a jamais dit qu’on achetait les pays ! En effet, quand un écrivain québécois va en Suède, s’il a des gens qui viennent l’écouter à sa conférence, c’est parce que le gouvernement du Canada et la Délégation du Québec ont payé des études pour que ces gens-là puissent étudier la littérature québécoise. Il ne faut pas croire une seconde que le roman de ce Québécois a fait naturellement son chemin jusqu’à arriver chez ce Suédois. Les gens lisent la littérature de leurs voisins. Ils ne bougent pas - et pour les faire bouger, il faut vraiment les déstabiliser. Pour cela, soit vous leur faites croire qu’ils vous sont inférieurs - c’est le principe colonial -, soit vous les achetez avec de l’argent. La question de la bonne ou mauvaise littérature est donc elle-même questionnable, sinon il n’y aurait pas d’élan patriotique. Les gens sont capables d’aimer quelque chose de mauvais juste parce que ça remplit leur espace sensible.
7. Lorsqu’on est un auteur établi comme toi, on est régulièrement sollicité par les « aspirants à l’écriture ». Quels conseils donnes-tu aux auteurs en herbe ?
Il n’y a rien de plus pénible qu’un auteur en herbe : c’est un lecteur perdu ! (Rires). Il deviendra d’ailleurs plus tard le rival absolu. (Rires). Si c’est un auteur africain ou caribéen, il bénéficiera du chemin que nous aurons tracé. Et quand cet auteur en herbe arrivera enfin, nous aurons tellement frappé à la porte qu’elle s’ouvrira toute seule devant lui. Et il va se croire meilleur que nous ! (Rires). Si j’avais des conseils à lui prodiguer - et je n’en ai pas -, je lui donnerais tout de même de mauvais conseils pour qu’il puisse au moins se casser la gueule ! (Rires).
8. Actuellement qu’est-ce que tu es en train d’écrire... ou de « réécrire », et que penses-tu de la question du lectorat ?!
Oh, je vais tenter peut-être de réécrire quelque chose que j’ai déjà réécrit une deuxième fois ! (Rires). Je ne pense pas que la société soit en mesure de prendre ça si tôt... Le lectorat ? Il n’y a pas de grands écrivains sans lecteurs. L’écrivain quel qu’il soit douterait s’il n’a pas de lecteurs, sauf des fous furieux comme Kafka. Il faut l’écho, l’écriture est un métier qui joue sur les nerfs. Et si deux ou trois personnes les perd, ce n’est pas grave.(Rires)
9. Au Québec, tu as deux éditeurs : "Boréal" et "Mémoire d’encrier" - dont le directeur est avec nous ici ! Un mot sur ce dernier pendant qu’il est allé aux toilettes, et donc ne nous écoute pas ?! (Rires)
"Mémoire d’encrier" est l’éditeur qui a eu un inédit de moi depuis très longtemps, Les années 80 dans la vieille Ford, des textes parus dans le journal haïtiano-américain Haïti Observateur, mais repris pour la première fois en livre. "Mémoire d’encrier" est aussi l’éditeur du grand poète Davertige (auteur de Anthologie secrète, livre posthume qu’on devrait absolument lire) et de Raphaël Confiant dont Trilogie tropicale paraît pour l’été à Montréal.
10. Pour terminer, je n’ose te cacher que la piscine qui est derrière ta maison me fascine : tu as ainsi le rare privilège d’avoir une piscine sans eau ! (Rires)
Entre la piscine sans eau ou l’eau sans piscine, j’ai choisi la piscine sans eau ! Généralement quand les gens s’y baignent, ils crient parce que l’eau est froide ou qu’il n’y a pas d’eau ! En réalité, si on fait une piscine sans eau, ça donne l’impression que l’eau est toujours froide... La piscine sans eau me rappelle d’ailleurs l’aphorisme : « c’était un couteau sans manche et qui n’avait pas de lame »...(Rires)
Une petite pluie tombe. Une autre bouteille de Merlot nous attend. Mais c’est une autre histoire. Voire une autre interview...
Infos supplémentaires :
Le site des Editions Mémoire d’encrier :
La photo de Dany : Copyright de notre ami Xavier (Dimedia), photo prise en avril 2006 au Salon du livre de Québec.
Cher Alain,
Je suis ravie d’être la première à laisser un post après l’interview de Dany Laferrière dont j’apprécie depuis longtemps le travail. On lui reproche sa légèreté, et je trouve que c’est au contraire une performance de parvenir à cela. Le monde qui nous entoure nous fournit à profusion une matière lourde et propice à l’élaboration d’une littérature teintée de suie (là, je me moque unpeu de moi-même). Ceux qui font du théâtre savent combien il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer. Et puis, ce reproche ne me paraît pas tout à fait justifié, si on prend l’intégralité de son oeuvre. Il y a de l’acide, dans cette légèreté... En ce qui concerne ma remarque sur la bonne et la mauvaise littérature, il a un peu raison de dire que c’est là affaire de sensibilité : ce qui est bon pour les uns ne l’est pas forcément pour les autres. Cependant, on peut ne pas apprécier l’univers d’un auteur, et lui reconnaître des compétences esthétiques. C’est cela que je voulais dire. Au-delà de la sensibilité qui aime ou non, qui reçoit ou non, il doit y avoir la capacité à mesurer que tel ou tel autre auteur a effectivement une écriture. Certains livres sont mauvais dans l’absolu, et notre très grande ouverture d’esprit ne saurait nous interdire de le reconnaître. Je suis en tout cas d’accord avec l’idée que la littérature soit conçue et qu’elle ne se résume pas à l’histoire. Chez Faulkner, Henry James ou d’autres, il y a bel et bien une conception de la littérature qui est la fabrique de leurs oeuvres. Que Monsieur Laferrière publie encore !
Chère Léonora,
Je partage cet avis. Il y a quelque chose de provoquant dans la création, et l’artiste est sans cesse celui qui brouille les pistes et coule sa conception du monde dans un ensemble plus éclaté. La vie, à certains instants, s’éloigne de « l’ordre des phénomènes », pour reprendre le titre d’un grand poète congolais, Jean-Baptiste Tati-Loutard. Tiens, celui-ci dit d’ailleurs ce qui suit dans un de ses recueils, L’Envers du Soleil : « On reconnaît un poète au fait qu’il s’intéresse plus à ce qui semble faux qu’à ce qui semble juste. Il situe l’enrichissement du côté des manques ». Quant à la « légèreté », elle me fait penser aux dernières paroles de Céline se livrant à Pierre Dumayet : « J’ai remarqué, j’ai lu tellement de vers du 17ème, des vers soi-disant galants. J’en ai trouvé trois, quatre de bons sur des milliers. Il y a très peu de légèreté chez l’homme. Il est lourd. Et alors, maintenant il est extraordinaire de lourdeur . »
alain,
dans ton interview avec dany, vous avez le mérite d’aborder de front la problématique de l’écriture, voire de la réécriture. ceux qui écrivent régulièrement savent la difficulté à être "léger" et "simple", et ne peuvent, de ce fait, qu’apprécier le talent de celui qui y arrive. à propos de la légèreté de l’écriture de dany, voici ce que j’écrivais, il y a sept ans déjà, dans le numéro 138-139 (septembre 1999-mars 2000) de la revue "notre librairie" :
"malgré un côté que certains qualifieraient sans doute de tape-à-l’œil, laferrière a fait une entrée fracassante dans la modernité. pas seulement dans son rapport aux médias, mais bien dans son écriture même [...] : une langue vive, incisive, en nette rupture avec la tradition littéraire haïtienne. une écriture qui a presque toujours recours à la mise en abyme, à une sorte de mise en scène de soi de la part du narrateur. la prose haïtienne, sauf dans de rares cas, a très peu recours à ce type d’écriture « nombriliste », réservant à la littérature des fonctions qui se voudraient plus nobles. dans les romans de la tradition littéraire haïtienne, l’histoire d’amour entre tels personnages, en fin de compte, est souvent gommée par le paramètre politique ou social. ce qui lui donne souvent un ton grave, sérieux.
chez laferrière, l’écriture est plus légère, même lorsqu’elle aborde des thèmes sérieux : la discrimination raciale ou sexuelle, la guerre... un effet, la légèreté, que l’auteur arrive à obtenir par une technique « mòde-soufle », comme on dirait en haïti. dès que le sujet abordé tend à devenir pesant, le récit s’en éloigne. le narrateur se retire par un trait d’humour (c’est là un autre élément de cette légèreté), comme pour signifier que le rôle de l’écrivain n’est pas de proposer des solutions aux problèmes mais seulement de les montrer du doigt. avec, si possible, beaucoup d’humour. la distanciation nécessaire donc, qui permet de trouver le juste ton d’un récit. cette distanciation omniprésente est ce qui détermine l’humour ravageur si caractéristique de l’œuvre de laferrière."
cela dit, je ne partage pas tout à fait l’opinion, un peu trop cynique, de dany quand il voit deux seules causes à la fortune d’un livre : la puissance et l’argent. au risque de paraître naïf, "haïtien" dirait peut-être dany, je veux bien croire que tel ou tel livre a connu une fortune extraordinaire parce que, quelque part, quelqu’un l’a lu, l’a aimé et a réussi à enclencher un bouche-à-oreille à même de défier les seuls paramètres de la puissance et de l’argent. même s’il est vrai que l’écrivain a intérêt à les avoir de son côté, s’il veut que son livre intéresse de près les médias et ne quitte pas trop tôt les rayons des librairies... laisse-nous rêver encore un peu, dany.
lpd
Ainsi, se détournant de la théorie ordinaire du verre à moitié rempli ou à moitié plein, Dany Laferrière opte pour le concept de la piscine vide, quel virtuose !
J’imagine les jeunes femmes-fantômes reprises puis refusées par l’auteur au cours de remaniements sacrificiels("non L. n’a plus de raison de se promener dans la troisième mouture du monde de mes dix romans")rôdant la nuit autour de sa piscine vide, tentées par l’expérience transcendantale du grand saut ...
Encore un faux-plat qui pourra être désormais évité pour ces créatures éthérées .
Grâce soit rendue au blog de Mabanckou qui détourne l’âme féminine d’un improbable péché capiteux .
C’est dire si le couteau sans manche dont on aurait perdu la lame prend ici toute sa dimension dramaturgique milkant désormais l’Ombre du goût des jeunes filles en fleuravec autant de péripéties que de facéties au nez et à la barbe d’un autre amateur de belles plantes Alain Robbe-Grillet, dans ses peignoirs étoilés aux couleurs de minuit...
le botaniste se fait chenu et il s’agirait plutôt d’une relève que d’une reprise.
L’écho me ressoufle encore une pointe admirative dans une interview télévisée de Jean-Noël Pancrazi :
Avec "Les Dollards des sables" vous êtes assez proche d’un Dany Laferrière, dans "Vers le Sud" on parle d’amour monnaié, chez Laferrière çà fini mal, mais pour vous il y aurait là une forme d’espoir, cet amour pourrait durer...
Oui ...c’est vrai, mais il connaît mieux que moi ce monde volatil des Caraïbes, làbas mourir n’a pas plus d’importance qu’un Bingo manqué !
Peut-être que le poisson-pilote frétille de manière provocatrice, mais au siècle précédent un Pierre Louÿs n’en avait-il pas fait autant avec son "Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducations" qui singeant la forme des manuels de bienséance en vogue à l’époque dispensait sous le ton ironique et léger des conseils d’hypocrisie vertueuse :
ne dites pas "il a joui dans ma gueule et moi dans la sienne, dites nous avons échangé des impressions...
cher Alain
Je reviens des Etonnants Voyageurs à Saint-Malo où il a fait très beau, très chaud. Un public dense comme d’habitude. Des éclats de mots, de rires, du vin aussi et le jour et la nuit. Une très belle édition "orientale" avec notamment une brochette de jeunes auteurs indiens talentueux (Rana Dasgupta, Tarun Tejpal, Pankaj Mishra, Shashi Tahroor...). La grande salle du Café littéraire resonnait encore longtemps du grand rire de Dany. Et l’on viendra me dire que Don King est leger !! Quelle fumistrerie. Dany est Dany, un poids lourd en moult disciplines et that’s all folks...
Abdourahman A. WABERI
léger... qu’est ce que cela veut dire léger... un écrivain devrait-il être un poids lourd ! indigeste et pédant ! Ou devrait-il être léger comme l’est le King ou comme le vin ou comme l’air. Dany est (avec Franketienne, le génial mégalomane assurément) le plus grand auteur haïtien. On dit LÉGER parce qu’en Haïti, les écrivains et intellectuels ont pour habitude d’être tragiques, en mentant sur eux-mêmes et sur la révolution toujours manquée ; en occupant les antichambres des ministères ou des ong, tout en criant haut et fort qu’ils sont en train de faire la révolution (quelle honte pour ces petits messieurs-dames cravatés au service de la bourgeoisie et des ambassades).
Dany Laferrière est léger, et cette légèreté est une gloire. Il aide le public à le capter dans sa vérité. Il nage dans une piscine vide. Et il sait que l’important est la modération. J’ai lu tous les livres du King, hélas. Et, les mots sont faibles. Trop faibles. je continuerai encore à lire du laferrière... Cet écrivain passionné, tendre, désespéré, satirique, sensuel, génial, en effet.
Je vous recommande un petit livre sans prétention mais combien important : Les années 80 dans ma vieille ford...
Quelle fougue !!! Etre léger n’est pas forcément une mauvaise chose. Exemple : Si un mec (ou une fille) est légèr(e), cela ne peut être qu’une bonne chose puisque ça facilite le passage à l’acte.
Quelle fougue !!! Etre léger n’est pas forcément une mauvaise chose. Exemple : Si une fille (ou un mec) est légèr(e), cela ne peut être qu’une bonne chose puisque ça facilite le passage à l’acte.
oui...
Etre léger ou non. That is the question !
Moi, je lis avec une certaine voracité le King, pour dire comme Alain. Mais en vérité, il y a des fortunes littéraires bizarres. De tous les titres de Dany L., Vers le sud est en train de prendre des proportions démesurées. Les autres titres essentiels - comme Une odeur de café, Cette grenade, ou même La chair du maitre - de cette vaste autobiographie américaine sont restés loin en arrière.
Dany a écrit... et maintenant, il recycle. nous l’adorons tous, audacieux comme lui seul. Pour une fois fêtons le succès d’un frère...
J’ai eu le privilège aux Etonnants Voyageurs ce week-end à Saint Malo d’assister à une merveilleuse rencontre (table ronde ?) entre Dany Laferrière et Benoîte Groult, que présentait Hubert Artus.
Je ne sais pas s’il y a la moindre chance que Dany Laferrière passe par ici mais je ne voudrais pas laisser passer une opportunité de le remercier pour ce qu’il y a dit, son humour, sa façon de nous rendre heureux à l’écouter même en parlant de sujets délicats, son respect taquin vis à vis de Benoîte Groult, une complicité établie et ses interventions si juste sur le difficile travail d’écrire.
Ce qu’il a dit d’Haïti m’a beaucoup émue.
Grâce à eux trois, un très bon moment dont je me souviendrai longtemps.
Ce cher Dong King, tout un homme que transporte ce physique, tout un cerveau qui se cache dans cette tête. Un homme qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense que ça plaise ou non, et très souvent avec un humour tout à fait réaliste à prendre ou à laisser. On aime Dany ou pas du tout. Voilà ! mais il a le mérite de ne pas se cacher et de ne plier l’échine devant personne et crois en ces convictions en respectant les autres.
Moi je l’admire pour tout ce qu’il est en tant qu’homme en plus de trouver ses lectures savoureuses.
Merci Alain pour cette belle rencontre.
Merci tres cher Alain de faire parler Don King, tu as mentionne la tonalite de sa voix, cela me rappelle de sa presentation a l’Universite du Wisconsin a Madison il y’a bientot deux ans. Il faut reconnaitre qu’il a de la voix et des idees dans la cervelle. Tu lui as pose aussi une question que je lui avais posee a l’epoque...Quels conseils donnerait-il a un novice. Hummm meme reponse, cela m’a fait sourire.
Je decouvre avec joie aussi que ma soeur Leonora MIANO a intervenu sur ton blog. Eh bien Leonora, si tu relis mon post, je veux te dire que j’ai adore ton roman et je l’utilise comme texte d’appoint pour ma these. En outre j’ai suivi a distance ton intervention lors de ton recent sejour au pays Leonora et tes conferences a Yaounde et Douala. J’ai essaye de joindre les organisateurs pour avoir ton contact parce que je voudrai discuter avec toi. Serait-il possible a present que je sais que tu lis le blog du frere Alain, que je puisse avoir ton contact s’il te plait. Mon email a moi, Tresor Yoassi, tresory@yahoo.com
Cher Alain, je tends la main vers toi aussi. Merci d’avance et felicitations pour UCLA. Dans une region du Cameroun, on te dirait "O BOSSO Alain" - ---va de l’avant Alain.
L’Homme est un éternel insatisfait ! Quel que soit le domaine, nous nous arrangeons pour trouver matière à polémiquer, et nous aimons ça, n’est ce pas ? Dany Laferrière est léger ? Tant mieux ! Sa nana (ou ses nanas) n’aura pas à le mettre au régime sans sexe, ou sans sel ! Tel auteur écrit mal, Nicolas Baverez (j’adoooooooore !) est un déclinologue, sûrement même le chef de file de cette nouvelle catégorie d’individus ! Il n’aime pas son pays, c’est un oiseau de mauvais augure... Machin ? Il ne sait pas écrire ! Pédro Almodovar, le très controversé est pour certains piquant et acide, pour d’autres pervers (je n’ose mettre ici les adjectifs utilisés par une de mes collègues d’origine espagnole...). J’aime les livres, le cinéma, mais vu que je passe déjà beaucoup de temps à refaire les matches, à disséquer les actions, à critiquer tel jouer, à vomir tel coach, en ce qui concerne les romans, je m’attelle le plus souvent à ne parler que de ceux qui me plaisent ou des auteurs(es) qui me marquent. Positivement s’entend. Don King est dans cette catégorie. J’adore sa légèreté ; j’aime son style passe partout ; son rire est communicatif ; il est iconoclaste et ça me convient très bien ! Qu’il continue à utiliser sa CPU pour l’écriture et qu’il laisse les critiques professionnels faire leur boulot. Sa modestie que j’ai pu remarquer au salon du livre de Paris devrait en inspirer plus d’un. Timba Bema, j’adore ton post du 06/06/06 (quelle belle date) : j’ai cru me lire (modestement) ! Je vois que le frère A. Waberi est passé par le village : tous à vos magnétos (si comme moi vous serez en train de refaire le match du jour) pour Cultures et Dépendances du 12/06 prochain, il croisera la parole avec le Magyar-Hellène Sarko de Neuilly. @+, M82
Oh la la, que je suis bien accueilli. C’est étrange, cela me fait chaud au coeur. Bon, cela fait un moment que Alain tente de me présenter à sa famille. Et voilà que tout le monde me fait des signes d’amitié. Il y a même eu une petite confusion : des gens ont dit que je n’étais pas que léger (un compliment), et d’autres que je n’étais que léger (un autre compliment). Cela dépend de notre facon de comprendre le mot ’léger’. Déjà sur un mot et avec des gens presque de même sensibilité, on voit des variantes. Que c’est complexe cette histoire d’alphabet. Je suis heureux, malgré ce sourire en coin. C’est ainsi, on ne refait pas l’animal.
Pour la question de cette méfiance face à la bonne et à la mauvaise littérature. Je partais un peu plus loin de ce que nous partageons en commun : l’effort pour bien écrire. Bien écrire ce n’est pas écrire bien, me disait ce vieux prof de Port-au-Prince. Je disais que l’idée de bonne littérature n’était possible (je parle d’un groupe)que si nous partageons la même vision de l’esthétique ou même de la vie. Cela doit vouloir dire quelque chose quand deux personnes tombent d’accord sur un même bouquin. Mon oncle Yves adorait les romans de Guy Des Cars. Une fois, un peu excité, il m’a dit que c’était possible, d’après lui, qu’un jour je puisse écrire un livre se rapprochant de la qualité des romans de Guy Des Cars. C’est cet homme qui m’avait appris à lire et à penser. L’affaire c’est que les romans de Guy Des Cars étaient très prisés à l’époque. Tout le monde les lisait à Port-au-Prince. Et cela a formé notre sensibilité. On les lisait parce qu’on les trouvait plus facilement. On les trouvait parce que la France en expédiait en quantité industrielle. Et d’autres livres aussi. Des bons (?) et des mauvais (?)- à cette époque je ne faisais pas encore une différence, me contentant de dévorer tout ce qui était imprimé. À cette époque aussi, je croyais que Shakespeare et Goethe étaient des écrivains francais. Quand plus tard, je me suis apercu que les livres ne me parvenaient pas par hasard, j’ai commencé à me poser des questions à propos de ma propre conception du beau, ou du bon. Naturellement, c’était trop tard. De quel instrument, me servais-je pour me poser ces questions ? Déjà piégé. LPD, mon vieux frère, me demande de le laisser rêver, mais on ne fait que cela Louis-Philippe. On peut bien prendre cinq minutes pour aborder la chose sous un autre angle. Se demander pourquoi on aime tel style ? Pourquoi je pense que j’ai raison face à mon oncle Yves ? Et si ailleurs on me trouve aussi ridicule que mon oncle Yves avec ses Guy Des Cars ? Et si des esprits plus cultivés, plus aiguisés, plus au faite des choses, ricanaient à propos de mes choix ? Ce sont des questions d’adolescent, je sais, mais je continue à me les poser à 53ans. Je continue à me demander ce qui me donne cette assurance. Cette facon de dire ceci est de la bonne littérature. Prenons le cinéma, un certain cinéma américain que nos jeunes aiment (plus tard, dirons-nous, ils goûteront à autre chose) mais leurs goûts précisément seront déjà formés. C’est insidieux, la culture. D’autre part, je me demande si la question coloniale est une question si légère que cela quand je sais bien que la génération des Haïtiens nés avant l’émmigration massive des années 60 n’a pas goûté à autre chose (sauf exception) qu’à la littérature francaise. Au point même de croire que la langue anglaise ne pourrait produire de l’art. Pour nous, on se comprend, mais il y a plein de jeunes qui ne pensent pas assez à certaines notions en matière d’art, comme celle aussi (et la plus vicieuse) de classe sociale. En Haïti, on essayait de bien parler pour se faire bien voir. On a parlé du poids de l’Histoire, de l’engagement politique, on oublie la force de la mondanité. On écrit aussi pour changer de classe sociale. Pour certains, c’est un raccourci. Je sais que ce sont des notions assez chiffonnées, mais je vous prie de me croire que certains jeunes n’y ont pas encore accès. Il faut refaire le débat à chaque génération. Il nous faut en définitive apprendre à observer, à noter, à penser et à écrire pour pouvoir mieux vivre. Alain, tu voulais des conseils pour un jeune écrivain. Il faut qu’il questionne ses outils de travail et ses motivations profondes avant de commencer à écrire. Car dès la première phrase écrite, ce sera fini. Pas toujours léger, je m’en excuse.
La mondanité est le seul ennui qui rende la vie délicieuse.
La légèreté c’est le vin des âmes lucides.
Petite illustration du génie que peut produire la légèreté :
« SENSATION
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue ;
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien ;
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature,- heureux comme avec une femme. »
Je vous laisse deviner l’auteur de ce diadème de légèreté.
Pour Mr Laferrière, voici ma contribution à notre insoutenable légèreté d’être...
Musique !
D’humeur cabotine je suis, tel le parfum que je porte en ce moment.
Je connais cet état.
On virevolte et on échappe à tout.
Aux êtres, aux choses, aux mesquineries,
A la timidité,
Et à l’intimité,
Cabotin.
Cabotine. J’aime ce mot. Il recèle quelque chose d’osé et de sonore.
Oui tu as raison, être cabotin, c’est être osé et léger aussi.
Soyons fous.
Soyons cabotins !
Imagine un sale cabot.
Qui deviendrait cabotin.
Un cabot cabotin. Comme c’est drôle.
Il ferait pipi partout et japperait sans arrêt !
La cabotinerie canine.
Ou le cabotinage canin !
Allons cependant chercher sa définition dans le dictionnaire.
C’est là un devoir que nous nous devons.
Cabotin : « Personne vaniteuse qui aime attirer l’attention sur elle ».
D’après le Hachette 2003.
Je conteste cependant. Etre cabotin est un art non ?
Un art non consommé.
Aussi en ferons-nous un gratin.
Un gratin cabotin !
Le meilleur qui soit.
Ils disent aussi que c’est péjoratif.
Tout dépend de la manière dont on cabotine.
Absolument.
Notre cabotinage à nous est cabotin.
Je dirais même plus : cabotinesque
Tu crois que ce mot existe ?
Peu importe, il nous inspire.
Et là réside la beauté du français, du verbe latin...
Un latin cabotin.
Màs, de notre diatribe, Molière se serait fendu la poire.
Et Birago l’estomac.
Au fond qu’en savons-nous ? Peut être étaient-ils eux mêmes cabotins ?
Ou cabotinesques !
Voire cabotintin...
Tu délires à présent.
Je me laisse porter.
Ton cabotinage est menacé, reviens à la raison.
Aides moi donc !
Bois un peu d’eau de Zem Zem.
A combien de kilomètres se trouve la Mecque d’ici ?
Je ne saurais dire mais d’humeur cabotine, je reste.
Et cabotin, je me veux.
Qu’il en soit ainsi !
Je crois que la légèreté dont on affuble allègrement Dany n’est que feinte. Elle est dense de sens : c’est la légèreté de l’être de Kundera. Enlevez donc la légerté et vous y verrez l’être se déployer dans toute sa disponibilité, sa complexité. Nous n’avons pas fini de découvrir cette bête de texte et de quête du sens qui bouscule, je dirais même taraude, pousse la langue dans ses retranchement pour qu’elle dise le chaos monde qui tapie en nous. Chapeau l’artiste ! Et respect à tous ceux qui écrivent pour conjurer l’engoisse devant la page blanche.
Haaaa un de mes écrivains favoris, contente que tu viennes faire un tour pour rencontrer la famille, bienvenu à toi.
tout est bien, vieux os. Le petit bonhomme de Petit-Goâve nous fait poser la question grave de la légèreté en littérature. J’aime cette manière Laferrière : dire des choses GRAVES sans GRAVITÉ. C’est l’insoutenable façon de Laferrière d’aller de l’avant, jusqu’à construire l’autobiographie américaine. Ce qui semble essentiel ici est que l’Occident ne va pas de sitôt se débarasser de notre King. Et c’est tant mieux ! Je vais relire ce soir quelques pages La grenade dans la main... et demain matin dès l’aube, je sortirai l’odeur du café... Génial. Qui dit mieux !
Si la légèreté c’est le fait de ne pas aborder certaines questions, qui semblent être primordiales, dans le sens de la représentation commune ; Alors... D.L est...Léger.
53 ans ! Bessora avec ses 53cm disait avoir Laferrière pour un de ses modèles. Je pense, moi, que le qualificatif de léger renvoie plus à une certaine paresse de critique. Quand on réduit un auteur à sa capacité de faire rire, même quand cela relève d’un compliment sincère, on le déclasse d’une certaine manière. On ne retient plus de lui que la capacité à faire rire, comme s’il introduisait dans un domaine "sérieux" une sorte de détente, on fera une pause avec lui et on tentera par la suite de reprendre du Joyce qu’on essaie de lire depuis cinquante ans. Celui qui aura dit par exemple que Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ? est léger et qu’il adore n’aura encore rien dit. Gogol a beaucoup d’humour et une certaine légèreté, mais les lectures qu’on fait de lui vont au-delà de cet aspect. Et puis, en ce domaine, c’est déjà un grand boulot que de tenter de cerner la singularité d’un auteur, et c’en serait un de plus compliqué que d’oser établir des principes. Beaucoup de livres qui nous ont construits ne sont pas "légers", et beaucoup de livres "légers" ne nous ont pas parlé. Ce qui touche, je crois, c’est cette impression qu’un auteur, avec son style, sa langue, ses constructions, a su être juste dans son univers, a une cohérence dans son monde. La démarche qu’il a n’est pas forcément un choix, c’est sa voie, on le sort de là il est perdu. Je crois qu’il faut relire Laferrière, dépasser les premières impressions que les uns et les autres propagent au point de rendre unanimes des éloges presque ambigus.
Sami,
Si on raisonne dans la perspective que tu indiques, à savoir celle de la profondeur insoupçonnée des oeuvres, cela reviendrait à dire que la profondeur n’est pas du ressort du créateur mais de celui du lecteur. En d’autres termes, je peux percevoir, en tant que lecteur, dans “noux-deux” que la dynamique amoureuse qui m’est présentée est l’essence de la relation amoureuse sans que personne ne puisse valablement me contredire.
La grande question est donc : Est ce qu’il faut uniquement laisser au lecteur le soin d’apprécier la dimension primordiale d’une oeuvre ?
A mon sens, on peut tout lui permettre sauf de préciser l’intention consciente qui participe de la création ; à savoir cette part de clairvoyance qui anime celui qui créé. En d’autres termes, la dimension primordiale de l’oeuvre se situe bien là et non dans les dédales d’un insconscient qui produirait des artefacts qui échappent au créateur lui même.
Par ailleurs, cette dichotomie légèreté/profondeur est suscitée par l’introduction dans le champs littéraire de problématiques scientifique ou normatives. Je veux dire par là de toutes les tentatives qui visent à produire “une vérité acceptable”. Dans ce sens, une écriture sera dite profonde si elle se saisit de cette “vérité acceptable” et sera dite légère si elle la contourne ou l’ignore. C’est donc par certains points un débat non littéraire dont on peut expurger la littérature en admettant déjà qu’elle n’a pas pas pour vocation de créer une « vérité acceptable ». LA LITTERATURE NE SERA PLUS L’ILLUSION QUI PERMET AUX GENS DE VIVRE LEUR VIE EN PAIX
En conclusion, il n’y a que D.L qui puisse dire si il est léger ou pas et son embarras sur la question ne rassure pas forcément.
Chers Amis du village,
Quels mauvais procès fait-on là contre Dany ! J’entends certains dire "mauvaise littératute", d’autres ajouter " légéreté de style", et contre ceux-ci un petit groupe qui soutient Don King. Loin d’être son émule, un mouton de Panurge, je suis avec ces derniers. Que ça n’étonne personne !
Oui chers amis, c’est vraiment facile de parler de style surtout quand on n’a pas encore commis un seul écrit qui fasse l’assentiment de tous les critiques. Oui il est aisé de faire des quolibets sur un auteur, convaincu de pouvoir faire mieux soi-même. Qu’on se détrompe encore une fois, car ce qui semble d’apparence léger, facile, expéditif, incisif, nul, est profond dans le fond.
Chers amis du village, Dany ne fait pas dans la légéreté mais la simplicité ; il ne fait pas dans le simplisme mais le percetible c’est-à -dire l’accessible. Les grands auteurs ont la particularité d’être à la fois simples et inégalables ; accessibles et difficiles. Aucun de tous ceux qui disent y voir un acte de facilité dans l’écrire oublieront que le plus difficile dans l’écriture réside dans le fait d’atteindre un niveau où ceux qui vous lisent nous comprennent aussitôt mais sans pouvoir parvenir à vous imiter, ni à faire mieux que vous ; le plus difficile dans l’écriture c’est d’écire un livre simple et accessible à tous publics, avec les mots de tous les jours mais sans que le lecteur ne se sente à aucun moment devant un écrit mille fois peaufiné et recherché, bref travaillé !
Ceux qui ont déjà lu Bleu-Blanc-Rouge de notre ami Alain M. ne savent peut-être pas que notre ami aurait réécrit plus de sept fois ce roman, avant d’être enfin publié ! Et pourtant quand on le lit, on ne se rend pas compte du travail que ça a demmandé à l’auteur. Et lui-même parlant de Rahirimanana à propos de L’arbre antropophage, disait combien il imaginait ce dernier la main tremblante, les feuilles éparpillées, la mine fatiguée et peut-être colérique, la tention qui baisse quand il commettait ce livre-monument. Je pense à mon tour qu’on parlant ainsi de Rahimanana, notre ami Alain M. parlait de lui-même, il parlait de ses propres souffrances, ses pénibles ennuis face à la dure et difficile entreprise que constitue l’écriture d’un livre de qualité et d’exception !
Qu’on admire alors le talent de notre ami Dany Laferrière et apprenne à le lire au-délà des clichés simplistes et réducteurs !
Une question pour ma culture, les amis : d’où vient ce surnom de Don King dont on affuble Dany ? J’avais d’abord pensé que c’était le mot de notre hôte, mais à le lire repris par tous les intervenants...
Mere Eve,
"Don King" est un surnom que je lui ai donne. J’ai en effet un penchant pour l’histoire de la boxe, et le personnage Don King qui existe reellement (grand promoteur de boxe noir americain) a une touffe de cheveux legendaire, bien dressee et unique dans le paysage pugilistique mondial. Dany a pendant longtemps porte une touffe de cheveux, et je l’ai qualifie un jour de "Don King des lettres haitiennes". Le surnom a fait son chemin depuis...
Félicitations pour le baptême, il a été accepté de tous ! J’ai de très belles photos de Don King, le "vrai", dans une édition d’il y a 15 ans du magazine "Interview" (la version U.S.) dotn il faisait la Une. Grande tignasse, c’est vrai !
Et j’ai assisté aussi à des discussions enflammées à propos de Don King de la boxe, de son apport honnête ou non au noble art. J’espère que pour le ndoyi Dany les échanges ne seront pas plus consensuels mais pas aussi radicaux ! :-)))
Quelques variations autour de l’idée de la mort dans l’0euvre de D.L. En filigrane, j’y vois la relation sexe et mort : Puisque vous allez mourrir, êtres de chair et de feux, baisez en contemplant le jour de votre nuit. L’éjaculation n’est-elle pas une mort précoce ?
« La mort
On l’a retrouvé, le lendemain matin, dans son lit, tout raide.
Qu’est-ce que la mort, Da ?
Tu verras. »
P-38 ; L’Odeur du Café. Editions VLB 1991
« J’ai découvert le Sexe (ou le Désir) à sept ans sous les traits de Rita Hayworth. Ah ! qu’elle était jolie, la Mort ! Je n’ai pas arrêté depuis et il m’a fallu vingt-cinq ans (et la mort de Rita) pour comprendre que c’était une bombe à retardement. Tu peux te cacher n’importe où sur cette satanée planète, il y aura toujours (comme le feu au cul) la menace de la Bombe. Et pour attendre cette saloperie de Bombe, rien de moins que le Sexe. Heureusement que nous sommes un peu plus que cinq milliards répartis un peu partout sur la planète. Alors, c’est quand tu veux, ma vieille. »
Eroshima. Editions VLB (1987)
« Le visage de Valérie s’est illuminé. LE VÉSUVE EN ACTIVITÉ. Valérie a illustré son recueil, l’année dernière. Par chance, le livre traîne sur la table.
Joue contre joue. Dans un tango immobile. Les yeux fermés, elles hurlent (en choeur) le poème « NON SYLVIA PLATH N’EST PAS MORTE »
Pas morte, non
Alvarez a menti, mes soeurs,
en disant qu’elle n’aimait d’amour que la mort ;
et Hughes aussi,
son bel et ténébreux mari ;
et jusqu’aux éditeurs Harper and Row
(oui, même eux ont menti
je le dis à mon grand regret). »
Comment faire l’amour avec un nègre. Editions VLB(1985)
C’est pendant mon sejour Montrealais que j’ai decouvert Dany.L. Et ce que je trouve interessant c’est qu’au Quebec ou il est tres populaire, je n’ai jamais eu le sentiment qu’il est catalogue comme ecrivain haitien ou francophone ou je ne sais quoi d’autre.
Je me souviens que pendant que je sejournais a Montreal, Dany.L avait une fois de plus fuit les tontons macoutes qui apparement l’avaient poursuivi jusqu’a Montreal pour aller se refugier sous les cocotiers de South Beach(Miami).Mais n’empeche qu’une fois que vous prononciez son nom, on sait tous quel titre de ses romans sortait de la bouche des gens.
Personnellement j’aime l’ecriture de Dany, et je trouve tout a fait juste ce qu’il vient de dire dans son intervention.
Alain, toi qui a le privilege de pouvoir echanger avec lui, profites-en au maximum de ses precieux conseils, car d’ici qu’il devienne amnesique un jour... Mais heureusement que ses soi disants roamns legers continueront de nous emerveiller.
Je n’ai pas pu m’empecher de commander Vers le Sud apres avoir lu le succulent extrait poste sur le site des editions Grasset. Et une fois de plus, je n’ai pas regrette mon argent.
Bientôt la coupe du monde. Je pars aujourd’hui même pour Berlin, pour suivre la coupe du monde de football en Allemagne.
Que le meilleur gagne !
Quelle chance tu as Alain S. d’aller au Mondial allemand ! En ce moment, tu es l’homme que j’envie le plus (rires !)après mon père. Amuse-toi bien, et même si je suppose que tu soutiendras l’Equipe Nationale Hélvétique, je te demanderai de soutenir le Brazzzzzzziiiiiiiil dès que la Confédération Helvétique sera éliminée, ok ? Au nom de la solidarité africaine (rires). @+, M82
Un pétale de fleur de pommier tombe dans l’odeur de miel d’une fin d’après-midi. Je pense à Dany. À son regard qui sembe soupeser les choses qui naissent.
Ensuite, j’ouvre "L’odeur du café"... Je tombe sur "une robe jaune. Comme la fièvre du même nom", "un cerf-volant au-dessus des arbres", "Une petite lueur au fond de l’eau. Les yeux de la terre".
Dany nous dit de chaque chose la légèreté et le poids.
La vie sous l’eau
Le sommeil s’est emparé de moi, comme un voleur.Je rêve que j’habite une ville sous l’eau. Je parviens à respirer normalement.Malgré le fait que je sois entouré constamment d’eau, je circule sans effort dans les rues de la ville aquatique. Aucun changement avec Petit-Goâve, sauf que je dois respirer par la bouche, et qu’il m’arrive de croiser çà et là un poisson.Et aussi cette légère mais insistante sensation de nausée.Je continue ma promenade vers le bas de la ville. Près du marché, je rencontre Rico.
Que fais-tu ici ? je lui demande
Rien. Comme toi je suis mort.
Ah, c’est comme çà...
Oui dit simplement Rico, on redevient poisson.
Tu n’est pas un poisson ! je hurle. Tu es exactement comme avant.
Rico sourit.
Pas encore, çà prendra des siècles pour que notre corps puisse produire des écailles.
Tu mens, Rico.
De toute façon, Vieux Os, si tu n’étais pas un poisson, tu ne pourrais pas vivre sous l’eau.
Et il s’en va.
Le feu
Je vois passer Vava, au loin.Elle semble nager ou flotter. Je la suis jusqu’à l’église. Elle y pénètre par une porte dérobée. J’entre derrière elle. Je la vois grimper l’escalier en colimaçon qui mène aux cloches. La petite robe jaune apparaît et disparaît. Mon soleil. Il m’attire vers son centre. Cet escalier me semble interminable. On continue. j’ai l’impression de monter ces marches depuis des jours. Toujours derrière Vava. Soudain c’est la fin du voyage. Le grand vide. Sans eau ni air. Et Vava qui se retourne vers moi en souriant. Un curieux bruit sec. Subitement Vava est en feu. Les flammes jaunes. Je hurle. Seul son visage continue à me sourire. J’embrasse les flammes.
L’explication du rêve
Un chiffon mouillé sur mon visage.
Tu as de la difficulté à respirer, Vieux Os.
J’ai fait un rêve étrange, Da.
Il ne faut plus que tu dormes la tête sous l’oreiller. Ca te fait faire des cauchemards. Tu as rêvé à quoi ?
J’ai rêvé que la ville était sous l’eau, et que nous allions tous devenir poissons...
C’est pour cela que tu n’arrêtais pas de te retourner.
Je nageais,Da.
Elle rit franchement.
Quand on rêve de l’eau, c’est bien. On peut s’attendre à des bonnes choses, dit Da avec un paisible sourire. Si tu avais rêvé du feu...
Qu’est-ce qui se passerait, Da ?
Le feu çà ne présage rien de bon, mais heureusement tu as rêvé de l’eau.
Et si on rêve des deux à la fois ?
L’eau et le feu... C’est étrange. On dirait la vie et la mort en même temps.
Voilà, bien aimé ce petit triptyque...
Le charme des après-midi sans fin... bon voyage dans cet univers taille infinie...
Bon, puisque vous parlez tous de légèreté... j’y vais de ma légèreté de lectrice et je pèse mes mots. De toute façon, je n’arrive jamais à être sérieuse bien longtemps. J’essayais d’être neutre et voilà que les mots me trahissent en moins de deux. Maintenant, vous savez tous que je suis une femme, ou une jeune fille, ou une grand-mère... ou même les trois à la fois ? Chose certaine, quand je suis lectrice, je joue tous les rôles avec un talent égal à celui de l’auteur... Un tango amoureux d’autant plus efficace s’il m’emporte sans que je ne voie rien venir. Ni la chèvre, ni le loup surtout... Et j’ai un plaisir fou à me glisser, si légère, dans la peau des hommes de Dany Laferrière et dans celle de ses femmes... (et aussi de la petite souris qui assiste indifférente à tous les crimes commis sous les draps !).
Bon. Trêve de plaisanterie. On a rigolé ensemble avec le King. Mais on a été tous très légers. Puisque l’on n’a tous oublié l’essentiel. Personne n’a osé demander la recette au King. Par ailleurs, dans Les années 80 dans ma vieille Ford, la cuisine occupe une place de toute inmportance. Alain nous a fait saliver d’entrée de jeu : « Il prépare un plat de ratatouille d’aubergines au riz noir... » Où est donc la recette ! Héritage de Da, je soupçonne. Les lecteurs pourraient concocter un petit plat, en savourant paisiblement Le goût des jeunes filles. Qu’en pense le King !
"Légèreté" fut le mot qui m’illumina à la lecture de "comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer". "Légèreté" toujours avec "Vers le sud", depuis, j’ai pris goût à la légèreté ; tout y est passé : "Le charme des après-midi sans fin", "l’odeur du café", "Cette grenade dans la main du jeune nègre..." et là, je savoure une autre légèreté : "Le cri des oiseaux fous", je suis moi même devenu si légère à la découverte de la plume de Dany !
Oh ! L’insoutenable légèreté de l’être !