Le nouveau livre de Serge Bilé (La légende du sexe surdimensionné des Noirs) vient d’être chroniqué par notre ami Pierre Assouline (voir son très célèbre Blog « La République des livres », sur le site du journal Le Monde, www.lemonde.fr). Pierre Assouline est journaliste, romancier, auteur de grandes biographies sur Hergé, Cartier-Bresson, Gaston Gallimard ou Albert Londres. Il a dirigé pendant longtemps la revue Lire, animé des émissions radiophoniques (France Culture). Son dernier livre, Lutetia (paru chez Gallimard en février 2005) a été bien accueilli par la critique et a figuré dans la liste des meilleures ventes de romans en France ; roman qui a été par ailleurs couronné par le Prix des Libraires 2005 et s’est retrouvé en finale du Prix Goncourt 2005.
Pierre Assouline collabore entre autres au Monde, au Nouvel Observateur et enseigne à Sciences Po, à Paris...

Cet article qu’il consacre sur l’essai de Serge Bilé nous montre une analyse fine, calme et sans passion d’un journaliste qui observe la vie intellectuelle depuis des décennies. L’intégralité de sa chronique que nous livrons ici nous permet de relancer le débat, d’autant plus que plusieurs intervenants le souhaitaient et ont manifesté ce voeu il y a quelques jours de cela...

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Le journaliste Pierre Assouline

Pierre Assouline :

"Difficile de dire si la parution de ce livre [La légende du sexe surdimensionné des Noirs]est tout à fait opportune ou on ne peut plus inopportune. A cet embarras, et aux précautions de langage qui lui font escorte, on mesure déjà la superficie du champ miné sur lequel s’avance le critique. Serge Bilé n’est décidément pas un auteur de tout repos. Il y a un an, il avait déjà lancé un pavé dans la mare. Celui-ci fit d’autant plus de bruit que ne nul ne l’attendait : il faut dire que Noirs dans les camps nazis tombait à pic avec l’ouverture de l’année de la commémoration du cinquantenaire de la libération des camps. Cette fois, l’angle est assez différent, et le contexte nettement plus tendu. A croire que l’auteur, journaliste à RFO, cherche les coups. D’ailleurs, cela n’a pas tardé : dans certains milieux noirs, ce Français d’origine ivoirienne passe pour traître, collabo ou plus exactement « bounty », c’est-à-dire noir dehors, blanc dedans. Son crime ? Croyant bien faire, dans un élan d’antiracisme, il a démystifié une légende qui touche au tabou des tabous : la puissance sexuelle prêtée aux Noirs.

"Son livre s’intitule tout simplement La légende du sexe surdimensionné des Noirs (195 pages, 14 euros, Le Serpent à plumes). Un cahier central présente bien quelques portraits et tableaux mais aucune concession n’est faite au voyeurisme ou à la pornographie. C’est tout Serge Bilé juste si la couverture présente une peinture du musée archéologique de Naples sur laquelle un homme plutôt mat de peau est précédé de son phallus en érection, lequel est presque aussi grand que lui. On est bien dans un document. Bourré d’exemples, il se veut un inventaire impitoyable de clichés et de fantasmes.

"C’est une enquête historique. Pour cela, Serge Bilé a naturellement interrogé les livres d’histoire, l’anthropologie, la psychanalyse, les sportifs, les sexologues, les producteurs de films X mais aussi les chansons, l’argot, la publicité, les histoires drôles et les contes et légendes. Le résultat est plus superficiel que si un sociologue avait empoigné le sujet, mais il permet déjà de bien étayer la thèse de l’auteur. Son postulat même. A savoir que de tous temps, la rumeur publique a accrédité l’idée que les Noirs étaient dotés d’un sexe bien plus long et plus épais que les blancs, et ce à seule fin de mieux les bestialiser. De mieux les déshumaniser (sans même attendre le colonialisme...). De quoi renforcer l’idée qu’ils ne sont au fond doués que pour ce qui relève de l’instinct primaire (courir, danser, chanter, forniquer) et non de l’intelligence. Ainsi un stéréotype que l’on aurait crû valorisant se retrouve-t-il méprisant. En fait, d’après notre enquêteur, sur la question sexuelle, il en est des Noirs comme des Blancs : on y trouve toute la gamme, de l’étalon de concours au pénis introuvable.

"Le plus drôle est que le préjugé est colporté depuis des siècles par des Blancs racistes, tant et si bien qu’aujourd’hui nombre de Noirs, eux-mêmes persuadés de leur supériorité sexuelle, ne supportent pas qu’on veuille la démystifier. L’auteur rapporte
notamment les résultats édifiants d’une enquête d’opinion Ipsos effectuée en avril dernier en Martinique.

"Au fond, démolir cette légende comme Serge Bilé le fait (et il va jusqu’à évoquer la triste condition des Noirs dotés d’un petit sexe, terriblement inhibés à l’idée de provoquer une double déception), c’est risquer de mettre à mal un cas historique de discrimination positive. A cette aune, on mesurera l’enjeu politique d’un essai consacré au sexe des Noirs."