email

Un rebelle nommé Boubacar Boris Diop

A 57 ans, le Sénégalais Boubacar Boris Diop s’est imposé comme un des écrivains majeurs de l’Afrique francophone contemporaine. Discret, grand lecteur et esprit curieux, ce Sénégalais est présent sur tous les fronts lorsqu’il s’agit de défendre les cultures africaines, de trouver un juste milieu entre la langue française et les langues africaines. Il est bien placé pour cela : vivant en Afrique, mais souvent présent en France où il publie, il passe sans complexe de l’écriture en langue française à l’écriture en ouolof. Conscient d’employer une langue française qui ne pourrait parfois pas mieux exprimer ce qu’il voudrait dire, il ne la repousse pas pour autant, convaincu que toutes les langues peuvent coexister et que l’écrivain a plutôt intérêt à en maîtriser le plus grand nombre afin d’élargir son univers de création.

Quel est d’ailleurs l’univers de création de Boubacar Boris Diop ? Si ses romans, dont Le cavalier et son ombre et Murambi, le livre des ossements (1997 et 2001, tous deux chez Stock) révèlent une écriture d’ordinaire classique, sèche, c’est un univers complexe, enchâssé, très proche de l’actualité et d’une originalité éclatante.

L’écriture de Boubacar Boris Diop est tranchante, précise et sans fioritures. Pour lui - contrairement à certains romans africains proches de la chronique linéaire des faits - l’intrigue est plus que prépondérante, comme en témoigne le livre qui pourrait à juste titre être considéré comme son chef-d’œuvre, Le Cavalier et son ombre. Un roman proche du conte philosophique et dans lequel « la folie » des personnages, leur perte de mémoire, leur amour et leur passé sont si emmêlés que le lecteur se laisse prendre dans le piège habilement tissé par le narrateur principal.

Le Cavalier et son ombre - avec sa composition pyramidale, son univers de mystères - rappellerait aussitôt le magistral Pedro Paramo de Juan Rulfo. L’atmosphère est en permanence tendue, et le lecteur s’inquiète, s’angoisse, se demande à la fin s’il pénètre dans un autre monde, s’il vit avec des esprits ou s’il n’est qu’une victime d’une hallucination. En effet, dans cette ville dénommée Lat-Sukabé, le personnage principal du roman de Boubacar Boris Diop attend le Passeur pour traverser le fleuve afin d’aller retrouver sa bien-aimée d’antan et qui est à l’agonie. Les souvenirs vont défiler. Durant les trois jours où le narrateur attend le Passeur, il revit son histoire avec Khadidja qui accepta jadis - mais avait-elle le choix puisque les deux étaient dans la misère - le travail de conteuse. Un travail bien étrange : Khadidja devait s’asseoir devant une porte ouverte et se mettre à parler à un personnage invisible qui était censé l’écouter. Ainsi allait commencer sa folie, sa déviation et sa manie d’inventer des histoires pour le moins étranges les unes des autres...

Reprenant ce thème de la mémoire intérieure, le nouveau roman de Boris Diop, Kaveena (Ed. Philippe Rey), est un écho au Cavalier et son Ombre. Dans Kaveena c’est un colonel, chef de la police, qui est le narrateur principal. Dans une petite maison banale d’une banlieue, le colonel et chef de la police vient de voir mourir le chef de l’Etat en fuite depuis la guerre civile qui faisait rage dans ce pays d’Afrique noire. Tout le monde recherchait le Président qui, en prévision de sa chute avait eu l’idée de construire un bunker sous cette petite maison occupée par la jeune et belle Mumbi Awele, jeune artiste peintre qu’il « rencontrait » quand tombait la nuit. Pour retracer la vérité d’une histoire pour le moins tortueuse, c’est dans ce bunker que le colonel et chef de la police va donc vivre pendant quelques jours tandis que pourrit le corps de l’ancien président et que le lecteur va de découverte en découverte.

Boubacar Boris Diop est aussi connu pour le combat qu’il mène en vue de la valorisation des langues africaines. Pour cela, il n’avait pas hésité publié en 2002 un roman en ouolof, Doomi Golo. Hostile aux dérapages d’une certaine idéologie en France, il a cosigné le livre Négrophobie (Les Arènes, 2005) avec François Xavier Verschave et Odile Tobner, un livre dans lequel il a écrit un texte très remarqué contre les articles et les livres du journaliste Stephen Smith sur l’Afrique, notamment Négrologie, ou comment l’Afrique meurt.

Copyright Alain Mabanckou et la revue "Transfuge"

Article paru dans la revue Transfuge de mars-avril 2006

Laissez un commentaire
Les commentaires sont ouverts à tous. Ils font l'objet d'une modération après publication. Ils seront publiés dans leur intégralité ou supprimés s'ils sont jugés non conformes à la charte.

Recevez nos alertes

Recevez chaque matin dans votre boite mail, un condensé de l’actualité pour ne rien manquer.