Avec beaucoup d’appréhension, je suis évidemment allé à Bruxelles voir la pièce de théâtre Verre Cassé tirée de mon roman éponyme paru en 2005 aux Editions du Seuil. La pièce, mise en scène par le directeur du Théâtre de Poche, Roland Mahauden, se joue depuis le 5 décembre, et les dernières représentations auront lieu le vendredi 29 et le samedi 30 décembre avec une reprise en 2007. Il est toujours étrange, pour un auteur, de voir les personnages qu’il a inventés dans l’intimité de sa création prendre une autonomie sur scène. Du coup, on ne regarde plus son livre de la même manière. Cette expérience est plus qu’excitante car on est partagé entre l’angoisse de voir ses personnages "en vrai" -lorsque le spectacle est très réussi - ou d’être "choqué" parce qu’on ne reconnaîtrait plus ses propres enfants... Dans les pages du quotidien Le Monde d’hier (daté du 29 décembre), le journaliste Jean-Pierre Stroobants a fait le compte-rendu suivant, m’enlevant ainsi la difficulté de pouvoir tout vous résumer ici :


Le portrait tonitruant d’une Afrique souffrante

Le Théâtre de poche de Bruxelles, l’une des scènes les plus innovantes de la capitale belge, réussit en ce moment un pari difficile : adapter pour le théâtre l’un des romans francophones les plus truculents de ces dernières années. Verre Cassé, d’Alain Mabanckou (2005), couronné récemment par le jury du prix Renaudot pour son roman Mémoires de porc-épic (Seuil), était une farce métaphysique et le portrait tonitruant d’une Afrique qui, même si elle souffre, n’oublie jamais de sourire. La pièce est jouée jusqu’au 30 décembre et sera reprise en 2007 (tél. : (00-32) - (0) 2-649-17-27. www.poche.be).

Le livre racontait comment Verre Cassé, une sorte de Bukowski de Brazzaville (Congo) - ville où Alain Mabanckou est né il y a quarante ans - écrivit la vie des habitués du Crédit a Voyagé, un improbable bistrot à ciel ouvert tenu par L’Escargot entêté. JPEG Ce patron, désireux de conserver la mémoire du lieu, offrit un jour un cahier au plus cultivé de ses poivrots, le priant d’y consigner les anecdotes et les prouesses, les drames et les émotions des uns et des autres. S’ensuivit un récit picaresque, un drôle de drame où les conventions, les traditions et le politiquement correct volaient en éclats.

C’est Roland Mahauden, directeur du Théâtre de poche et grand connaisseur de l’Afrique centrale, qui repéra dans le livre de Mabanckou les ingrédients d’une possible pièce. Après avoir tranché dans le texte dense, torrentiel, sans ponctuation, de l’auteur, il partit à Kinshasa pour y recruter des acteurs choisis parmi les vingt troupes locales qui subsistent. Il monta enfin la pièce, au Centre Wallonie-Bruxelles. Elle y connut un énorme succès. Dans ce pays "en transition" vers la démocratie, ce portrait d’un peuple miséreux, coincé entre des politiques qui rêvent de grandeur et des prêcheurs hallucinés ne pouvait que "parler" à la population. Derrière la farce, les Congolais ont aussi distingué le portrait d’une Afrique en déliquescence. JPEGAvant d’assister, à Bruxelles, à une représentation de la pièce, Mabanckou s’exclamait, hilare : "Mon Dieu ! Comment ont-ils fait pour restituer l’ambiance du livre et la force de la parole ?" Il est reparti, apparemment satisfait : les spectateurs belges aussi ont compris que, dans ce décor à 50 dollars, c’est un propos universel sur la condition humaine qui résonne.

Le Théâtre de poche, partie prenante du projet Yambi, qui, en 2007, entend rapprocher les cultures congolaise et belge, ne s’arrêtera pas là. Dès janvier, il commencera, en Afrique, un cycle de plusieurs dizaines de représentations pour dénoncer le sort réservé aux "enfants sorciers" : ces orphelins, rendus responsables de tous les maux de la société par les Eglises dites "de réveil", sont battus, torturés, voire tués, en grand nombre.

Jean-Pierre Stroobants, Le Monde, 29 décembre 2006