Mémorial de Brazza : l’anti-mémoire et la nécessité d’un remède. Tel est le titre du pamphlet d’Hervé Mounkala Mahicka, publié par La Semaine Africaine du 22 avril 2008. Cet administrateur des SAF, diplômé de Sciences politiques et de l’ENA (France) revient, deux ans après son inauguration, sur le mémorial de Brazza, érigé au cœur de la capitale congolaise. Le politologue se fait le porte-parole des patriotes blessés dans leur amour propre par cet édifice à la gloire du colonisateur français. Faut-il être fou pour le célébrer ainsi ? Résumé de la pensée d’Hervé Mounkala Mahicka.

Des colonnes blanches et un fronton majestueux, une coupole au dessus d’un bâtiment bien ordonné… Le mémorial Pierre Savorgnan De Brazza trône au bord du fleuve Congo. Concept surréaliste, note Hervé Mounkala Mahicka mais rien à côté de l’intérieur du bâtiment : l’enceinte est tapissée de peintures représentant les Noirs autochtones en primitifs sauvages, conduits à la civilisation par De Brazza, qui leur donne vêtements, santé et savoir. C’en est vraiment trop pour l’énarque : « Puisque ce qui nous parait une honte monumentale ne semble pas être compris par nos dirigeants qui l’alimentent, nous osons répondre aux quatre principaux slogans qui servent à justifier que Pierre Savorgnan De Brazza ait un pompeux mémorial au Congo ».

1-La colonisation n’a pas eu que des effets négatifs : L’auteur croit bon de rappeler, en préambule, sa définition de la colonisation. « Dans son principe, c’était un déni de droit, du point de vue même des règles de la démocratie et de la république dont se réclamait la puissance coloniale. C’est également une violation de la déclaration universelle des droits de l’homme initiée par le colonisateur lui-même, en 1789, puis ratifiée par le Congo, après son indépendance ». Quant aux conséquences de cette colonisation, elles sont, sans aucun doute, positives pour le colonisateur, nettement moins pour le colonisé. D’ailleurs « Aujourd’hui, nous devons encore nombre de nos malheurs à cet impérialisme apporté par les bons offices de Brazza », rappelle Hervé Mounkala Mahicka.

2-Assumer le passé ; la colonisation en fait partie : Par ce mausolée, le Congo fait figure d’exception parce qu’ « il ne s’agit pas d’un musée sur la colonisation mais d’un hommage à la gloire du colonisateur et de la colonisation ». L’auteur ne peut s’empêcher un parallèle avec la France qui célèbre Astérix, l’irréductible gaulois qui résiste, dans les bandes dessinées, à l’envahisseur romain plutôt que l’empereur Jules César qui a réellement colonisé la Gaule. « Etre vaincu ou soumis, ça ne s’assume jamais. Quant à le célébrer … Nous sommes vraiment tombés sur la tête ! »

3-Brazza aurait ouvert le Congo sur le monde, lui apportant la civilisation : L’auteur souhaite clarifier la mission de Pierre Savorgnan de Brazza. Pour lui, elle n’était aucunement humaniste. « Il avait reçu mandat de s’approprier terres, hommes et richesses, pour en faire propriété de son pays et lui assurer sa grandeur impériale. Ce qu’il fit. L’apport technologique qui a accompagné cette domination n’étant qu’une conséquence indirecte, d’ailleurs trop cher payée ». Quant au pacifisme tant loué de Brazza, Hervé Mounkala Mahicka rappelle que la colonisation n’admettant que des soumis et des morts, les résistants incorruptibles auraient, de toute façon, été tirés comme des lapins. Et de conclure : « Les mbochis surnommés par Brazza « afourou » le sauront à leurs dépens ».

4-C’est l’homme et l’humaniste qu’il était que nous honorons et pas le système ou le pays : Il est vrai que Pierre Savorgnan de Brazza a marqué l’Histoire et les mémoires par son humanisme pendant la colonisation. Nombreux sont les écrits qui le louent. Notre politologue a décidé ici de faire parler ses compagnons. Il cite Marchand, Baratier, Largeau fils et d’autres officiers sous ses ordres qui se plaignaient dans leurs rapports avec le fondateur de Brazzaville. Ils évoquent notamment son affection pour les indigènes qui se manifeste par le « le plaisir de se faire porter en tipoye par les nègres au moindre déplacement, retardant toute la compagnie ». A tel point que les officiers le surnomme « farniente » qui pourrait être traduit par « paresseux ». Autre preuve, selon l’auteur, la lettre de Largeau père, gouverneur de Loango, datée du 5 novembre 1891 et adressée à son fils : « Le désordre que l’on remarque autour de lui, le débraillé de sa tenue, sont les répercussions de son état intellectuel. Il n’a aucun plan arrêté, change d’idées 20 fois par jour et le moment d’agir venu, il cède à l’impulsion de ce moment là. Le même désordre règne dans toutes les branches du service (…) le gaspillage est épouvantable : on va de l’avant parce que le ministère l’exige, mais sans rien organiser ».

Hervé Mounkala Mahicka le concède, le mémorial de Brazza est beau mais son sens même le dérange. Le mausolée renvoie, selon lui, le message que « nous sommes un peuple fondé par un type qui ne nous connaissait même pas, qui nous a soumis aux siens et que nous devons continuer à vénérer au-delà de nos moyens, parce que nous appartiendrons toujours ». Ce sentiment, le politologue le compare aux lendemains difficiles d’un match perdu par les Diables Rouges. « Avec un pays ami ou ennemi, cela ne change rien au gout amer de la défaite ». Il faut que ça change, il faut le dire et le faire comprendre aux dirigeants du Congo. A ce propos, l’auteur propose plusieurs remèdes. Bien sûr, il serait délicat de fermer le mémorial, inauguré en grande pompe par le même gouvernement. Mais le tir peut être rattrapé en ajoutant, aux côtés de la statue de Brazza, d’autres sculptures à l’effigie de personnages importants pour la capitale. Et là, Hervé Mounkala Mahicka n’est pas avare d’exemples. Il propose Nzinga Nkuvu, roi du Kongo au XVe siècle et anciennement gouverneur de la province qui s’étendait à la place de la future Brazzaville ou Ngobila, grand chef local Téké de la fin du XVIe siècle. Il suggère Fulbert Youlou, né à Brazzaville et premier maire autochtone de la ville ou Jacques Opangault qui pesa de tout son poids pour la capitale soit ramenée de Pointe Noire à Brazza. Il conseille Ntsoulou, le dernier makoko de Nkuna en 1880 ou encore Félix Eboué, gouverneur de l’AEF à Brazzaville et guyanais qui symbolise la reconnexion avec tous nos frères déportés par l’esclavage. Alors, « on ne parlera plus de mémorial de Brazza, mais de celui de Brazzaville, réconcilié avec son histoire réelle dans le respect de chacun ». D’autant qu’il existe déjà, rappelle l’auteur, un mémorial de Brazza, au bout de l’avenue de Brazza qui commence au lycée de Brazza, dans la capitale éponyme alors que la France, sa patrie, ne lui a consacré qu’une ruelle de 95 mètres de long. « Il faut arrêter l’auto-flagellation », clame Hervé Mounkala Mahicka.