L’Afrique centrale, déjà considérée comme le plus grand concentré des dictateurs au monde, peut davantage déchanter à la lumière de la frénésie qui a entouré l’arrivée à Kinshasa ce 1er août 2018 de l’ancien Vice-président de la République Démocratique du Congo (RDC), Jean-Pierre BEMBA.

En dépit du conformisme étouffant des intellectuels conventionnels africains, la tornade médiatique couvrant cet événement, doublée de la liesse populaire d’une partie de la population de Kinshasa célébrant le retour de l’ancien chef rebelle, heurte le bon sens et implique un sentiment de dégoût légitimant l’infantilisation des peuples d’Afrique centrale. Et pour cause. Quoique disent les esprits chagrins, Jean-Pierre BEMBA a été jugé et reconnu coupable de graves infractions de droit international constitutives de crimes contre l’humanité.

Le procès en appel qui a réformé le jugement de première instance et prononcé son acquittement le 8 juin 2018 est tout de même sujet à caution de ce qu’il a gravement bousculé la structuration jurisprudentielle du droit pénal international, particulièrement les fondements de la responsabilité pénale individuelle du supérieur ou chef hiérarchique, qu’il s’agisse d’un militaire ou d’un civil.

Cela dit, le 1er octobre 1946, c’est sur la base de cette responsabilité pénale hiérarchique du chef que le Tribunal de Nuremberg condamna à mort par pendaison douze hauts dirigeants allemands du Troisième Reich, parmi lesquels Herman GOERING, J.VON RIBBENTROP et A. ROSENBERG, accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Ce fondement a été renforcé par le Tribunal pénal international sur l’ex-Yougoslavie lorsque celui-ci condamna le 19 avril 2004 le Général Radislav KRSTIC à la perpétuité, reconnu coupable pour son implication en tant que supérieur hiérarchique dans le massacre constitutif de nettoyage ethnique commis en juillet 1995 à Srebrenica (Bosnie) à l’encontre des Bosniaques, et considéré comme le plus grand massacre perpétré en Europe depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. C’est aussi à l’appui de cette responsabilité pénale individuelle du chef que Slobodan MILOSEVIC, Dragan NIKOLIC et Ratko MALDIC avaient écopé de lourdes peines pénales pour leur implication dans les massifs crimes de sang perpétrés en Bosnie.

De même, en 1998, le Tribunal pénal international sur le Rwanda fit évoluer le droit pénal international dans l’affaire Jean-Paul AKAYESU en articulant le raisonnement juridique sur la responsabilité du chef ou supérieur hiérarchique afin d’objectiver la condamnation pénale du prévenu, reconnu coupable de crime de génocide. Dans son jugement, le tribunal rappela dans l’un de ses attendus que le viol massif des femmes Tutsis était constitutif du crime de génocide. C’est la première fois dans l’histoire du droit international qu’un tribunal qualifia de crime de génocide le viol massif de femmes au seul motif tiré de leur appartenance ethnique, cette grave infraction étant aussi qualifiée de crime de profanation de ce qu’elle porta atteinte non pas seulement aux femmes Tutsis mais à l’ensemble du groupe ethnique Tutsi.

Cela étant, dans le jugement en appel rendu le 8 juin 2018 dans l’affaire BEMBA la Cour Pénale Internationale (CPI) a curieusement démantelé l’architecture jurisprudentielle héritée de Nuremberg ci-dessus rappelée. La Cour a curieusement jugé inopérant le fondement de la responsabilité pénale individuelle dérivée de la qualité de chef ou de supérieur hiérarchique. En d’autres mots, Jean-Pierre BEMBA n’a pas été jugé responsable des massifs crimes de sang commis par ses milices contre les populations civiles en Centrafrique. Il s’agit d’un grave recul du droit. A l’avenir, cette jurisprudence baroque et rococo mérite d’être reformulée et reconsidérée par la CPI au risque de disqualifier totalement cette instance juridictionnelle pourtant porteuse d’espoir pour toutes les victimes de graves violations de droits de l’homme à travers le monde. D’autant que deux juges sur cinq composant la chambre d’appel de la Cour avaient émis une opinion dissidente et critiqué fortement la position retenue par la majorité quant au dispositif du jugement querellé, la Chambre de première instance ayant par ailleurs qualifié de « cruauté particulière » le répertoire criminogène des milices de Jean-Pierre BEMBA en Centrafrique.
Et, c’est visiblement à raison que les victimes de crimes des miliciens de Monsieur BEMBA, ainsi que certains patriotes de la République Démocratique du Congo, crient au scandale judiciaire et soupçonnent une justice d’opportunité géopolitique. Ils y voient la main des grandes puissances agissant pour le compte des lobbies proches des multinationales qui veulent exploiter les immenses richesses minières de la RDC. Occurrence est faite ici à la lettre adressée à la CPI par Monsieur Herman COHEN, ancien Secrétaire d’Etat aux affaires africaines, dans laquelle il exhorte la Cour à acquitter Jean-Pierre BEMBA, même si l’on ne peut préjuger de l’impact de ladite lettre sur le jugement rendu. Tout de même, celle-ci a été adressée dans un contexte géopolitique marqué par la résurgence des rivalités Ouest-Est en Afrique centrale, à laquelle s’est greffée la ruée des chinois vers les minerais d’Afrique centrale.

La candidature de Jean-Pierre BEMBA à l’élection présidentielle du 23 décembre 2018 rabaisse et humilie la RDC et l’Afrique centrale, elle est très gênante et infantilise le grand peuple de la RDC. Ce peuple qui autrefois prit son destin en main le dimanche 4 janvier 1959 lorsqu’il manifesta violemment à Léopoldville pendant trois jours contre l’administration coloniale belge. C’était l’acte fondateur de la table ronde de Bruxelles convoquée du 20 janvier au 20 février 1960, prélude à l’indépendance du Congo-Belge, et c’est à la suite de ces événements violents du Congo-Belge que les occidentaux avaient accéléré le processus de décolonisation de l’Afrique noire en 1960. Même si d’autres événements, tels la guerre d’Algérie et la lutte armée menée par l’Union des Populations du Cameroun (UPC) dans le maquis de la région de la Sanaga Maritime en pays Bassa et en territoire Bamiléké, plaidaient en ce sens.
En cette année 2018, et surement demain, la RDC s’imposera comme la locomotive du réveil démocratique de l’Afrique centrale. Ce peuple martyrisé et humilié a toujours un génie et saura se défaire du piège du complot ourdi contre son bien-être et ses intérêts, comme l’illustre l’affaire BEMBA qui ressemble à un remake de l’installation sous forme de construction artificielle d’une ascension fulgurante de Désiré MOBUTU en 1965 par des lobbies externes, bien que dans des circonstances historiques différentes.

Nul ne peut imaginer un pays européen en voie d’être dirigé par un ancien détenu de la CPI ayant été jugé et reconnu coupable de graves infractions de droit international constitutives de crimes contre l’humanité en dépit de son acquittement en appel par un jugement fortement critiquable.

Quand il s’agit de l’Afrique tout devient possible à la faveur de ce prisme récurrent du "Vieux nègre et la médaille" hérité des rapports marchands coloniaux et autrefois décrit par Ferdinand OYONO dans lequel on veut enfermer les peuples d’Afrique Centrale. Cette posture est d’autant curieuse que mêmes les serbes réputés pour leur nationalisme outrancier avaient fait valoir l’honneur de leur patrie en livrant à la CPI leur ancien Chef de l’Etat, Slodan MILOSEVIC, ainsi que ses complices Momir NIKOLIC et Ratko MLADIC. En République Démocratique du Congo, c’est le chemin inverse qui a été emprunté, un ancien détenu de la CPI a été livré clé en main au peuple congolais pour qu’il se présente à l’élection présidentielle du 23 décembre 2018. L’élection de BEMBA sera d’un grand secours aux dictateurs d’Afrique centrale, ils y verront une source intarissable de « légitimation-relégitimation » de leurs pouvoirs illégaux. Puisqu’ils brandiront, tel un trophée, leur « casier judiciaire » pour n’avoir pas été condamnés pour crimes de sang, alors qu’ils sont des hédonistes de la cruauté, des roitelets-bunkers massacreurs de leurs peuples et d’indécrottables fraudeurs électoraux. Ces dictateurs seront d’autant BEMBA-compatibles que le profil de celui-ci est compatible avec la laideur de leurs pratiques politiques. C’est dire que Moïse KATUMBI n’aura probablement pas leur faveur tant son curriculum vitae est éloigné du sang humain.

L’Afrique centrale ou la malédiction. Le cas BEMBA ou l’humiliation de trop des peuples d’Afrique centrale.

Mais, il ne faut pas désespérer car dans un océan de médiocrité il y a toujours un ilot d’intelligence et de génie. C’est à la faveur de ce génie que les prises de la Bastille dans leur versant tropical vont se multiplier en Afrique Centrale, et cela ne relève plus d’une simple vue de l’esprit, tant la marmite est au bord de l’explosion. L’exaspération monte et la colère grogne face aux clans régnants sur le moment de l’histoire à Kinshasa, Brazzaville et autre Libreville.

La révolution démocratique dans cette partie d’Afrique partira de Kinshasa et viendra rappeler demain au monde entier que les décisions engageant l’avenir des peuples d’Afrique centrale ne proviendront plus des hautes sphères dirigeantes des pays occidentaux elles-mêmes placées sous la botte de certaines multinationales, mais des quartiers populaires de cette partie d’Afrique. Kinshasa sera la locomotive de cette révolution grâce à ses fantassins, ses sans-culottes peuplant ses commues populaires telles Kimbatséké, Matongué, Bandal, Ligwala, Limété, Massina et autre Yolo Nord, elle va déferler vers Kananga, Mbuji Mayi et Kisangani. Elle trouvera de puissants relais à Bacongo et Poto-poto à Brazzaville avant de remonter vers Tié-tié et Mpaka à Pointe-Noire. Elle se transportera, telle une trainée de poudre, vers Bonabéri, New-Bell et Akwa à Douala ainsi qu’à Rio et Lalala à Libreville. Elle connaitra son ultime épopée, telle une marche forcée, lorsqu’elle déferlera vers le palais d’Etoudi à Yaoundé, le palais de Marbre à Libreville et le palais de Mpila, du côté de Chacona, a Brazzaville.

Le sang des innocents, ce sang qui jamais ne dort, jamais ne meurt, demande réparation. Les morts hantent les villes et les villages d’Afrique centrale et réclament Justice. Au nom des demandes démocratiques et du bien-être des peuples spoliés et humiliés de cette partie d’Afrique.

Roger MVOULA MAYAMBA
Juriste
Diffusé le 7 août 2018, par www.congo-liberty.com