Congolaise de Brazzaville, Eveline Mankou ( qui vit entre l’Europe et l’Afrique ) porte sa ville natale, Mfoa, dans son cœur au point de la fantasmer dans ce roman. « Mavoula », « Béa » sont les autres noms de l’ancienne capitale de la France Libre où vivre est à la fois un combat et un plaisir.

Eveline Mankou a attaqué un sujet qui fait couler beaucoup de larmes : «  La misère humaine », un thème qui a déjà fait l’objet d’un autre ouvrage de l’auteure. Pierre Bourdieu parle de misère du monde, ce qui, du reste, est une thématique interchangeable avec cette particularité que, chez P. Bourdieu, s’enclenche la dialectique du défi et de la riposte. En revanche, constate E. Mankou, au Congo, les conditions de production des pleurs, au lieu de déclencher une prise en charge personnelle de l’individu, suscitent juste un flot de lamentations passives et d’infinies jérémiades modérées. Tout se passe comme si La Brazzavilloise ne perpétue que le « Sanglot de l’homme noir  » dont parle A. Mabanckou.

«  Nous sommes en enfer. Je m’attends à voir d’un moment à l’autre, des Noirs corvéables, mollassons, chétifs qui traînent autour d’un bûcher, une cheminée, un fourneau, appelez-le comme bon vous semble, où ils jettent des bûches pour activer le feu éternel dans lequel ils vont se consumer, puisque l’enfer est forcément noir dans mon inconscient, dans l’inconscient collectif aussi. C’est ce qui nous a été inculqué. » (Extrait des Pleureuses de Brazza)

Interview

Congopage - Au regard de la quatrième de couv, On ne voit pas le lien entre le titre de ta nouvelle « Les pleureuses de Brazza » et le contenu.

Eveline Mankou  : Je vais utiliser la méthode socratique, la maïeutique : l’art d’accoucher les esprits, en te posant à mon tour la question suivante : que t’évoque l’enfer ? Pour la plupart de gens, l’enfer est synonyme de souffrance. Et une personne en souffrance généralement pleure. A Brazza, on pleure pour tout.
Pour avoir de l’électricité, on pleure à cause des fréquents délestages. Pour avoir un taxi, on pleure à cause de la pénurie fréquente du carburant. Mais dans cette Nouvelle, les Pleureuses pleurent surtout à cause de la perte d’un être cher.

Congopage  : Depuis « Patience d’une femme » jusqu’à votre dernier titre, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Que disent les critiques de votre parcours d’écrivaine ?

Eveline Mankou : Pour être sincère avec toi, je ne scrute pas à la loupe ce qui se dit dans le milieu. Je ne suis plus narcissique, j’ai fait un énorme travail personnel. Je me suis un jour posée la question pourquoi j’écrivais. Lorsque j’ai répondu à cette question et que j’ai eu ma conviction, le reste alors m’importe peu.

Congopage : Congopage trouve une évolution qualitative de votre plume. A quoi est due cette maîtrise du style ? Au durcissement des choses autour de vous ?

Eveline Mankou  : beaucoup de choses m’ont aidé. J’ai cultivé mon jardin, comme disent les anglais, c’était du « hard work » et le travail paie. Mais par-dessus tout, c’est aussi le fruit de ma maturité.

Congopage : Ecrivez-vous de la même manière selon que vous êtes en Europe ou en Afrique ?

Eveline Mankou : Je n’ai pas un style pour l’Afrique et un autre pour l’Europe. Ma plume est la même où que je me trouve sur la planète.

Congopage : Votre dernier titre « Les pleureuses de Brazza » fait penser au « Sanglot de l’homme noir » d’Alain Mabanckou. Que pensez-vous de la récente position critique d’Alain Mabanckou à l’égard de la Francophonie ?

Eveline Mankou : No comment ! Chacun (écrivain ou non) est libre de ses choix, fort heureusement. Le tout c’est de les assumer.

Congopage : Un écrivain doit-il prendre position en politique ?

Eveline Mankou : Non. Il doit prendre une position littéraire.

Congopage  : Dans beaucoup de pays d’Afrique la liberté d’expression est bâillonnée. Censurez-vous votre inspiration de peur d’avoir des soucis avec la censure officielle ?

Eveline Mankou : Jusqu’à ce jour, j’écris/dis ce que je pense et je n’ai pas été inquiétée.

Congopage : Fréquentez-vous des cercles d’écrivains dans votre pays ?

Eveline Mankou : Je ne fréquente pas les cercles... quels qu’ils soient. Depuis quelque temps, je suis comme un loup solitaire. Pour le moment ça me réussit.

Congopage : Vos premiers romans étaient imprimés sous forme de livre. Or votre dernière nouvelle n’est lisible qu’en ligne. Que pensez-vous de la transition du livre palpable vers le livre virtuel ?

Eveline Mankou : Le monde est de plus en plus virtuel, il faut être fille de son époque. Les livres papiers coûtent chers, or le virtuel est abordable pour tous. Cependant, vous pouvez aussi commander « Les Pleureuses de Brazza » en format papier sur Amazon si vous le souhaitez.

Congopage : Lisez-vous beaucoup ? Quel auteur (e) avez-vous lu (e) dernièrement ?

Eveline Mankou  : Pour écrire, il faut lire. J’ai des phases où je lis beaucoup et d’autres, moins. Le dernier livre qui est passé sous ma main est celui de Ketsia Safou « Demain j’aurai 25 ans ». Le prochain est celui de Charline Effah (La danse de Pilar). Autrement, je suis très Fatou Diome, j’aime sa révolte.

Congopage : Quelle est la place de Dieu dans votre écriture ?

Eveline Mankou  : Dans ma vie, énorme, dans l’écriture c’est difficile à dire.

Interview réalisée par Simon Mavoula

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