Je frissonne souvent lorsque j’entends les gens admettre le fondement de la Négritude comme l’unique moyen privilégié pour les Nègres d’assumer leur négrité. Je croyais ce mouvement à jamais enseveli dans nos consciences. Sa résurgence suscite au fond de mon être plusieurs inquiétudes. Faudrait-il continuer à pérorer sans tenir compte des contextes socio-politiques et économiques qui s’imposent actuellement aux Noirs et à travers la diaspora ? Faudrait-il continuer à reconnaître cette forme embryonnaire de racisme quand les Noirs, eux-mêmes, veulent à tout prix mettre une Croix de la Lorraine sur cette pratique ignominieuse ? Faudrait-il se laisser entraîner dans la mauvaise direction des « pères » de ce mouvement ?

En rappel, ce mouvement est né de la rencontre de deux sommités intellectuelles noires. Il s’agit de Léopold Sédar SENGHOR et d’Aimé CESAIRE. Selon eux, la Négritude est un fait, une culture. Pour le premier, elle est « un ensemble de valeurs culturelles de l’Afrique noire ». Pour le second, elle « désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l’assimilation ; le rejet d’une certaine image du Noir, passible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le politique ». C’est pourquoi, Jean-Paul SARTRE dans la même visée stipulait : « La Négritude est la négation de la négation de l’Homme noir ».

Je reconnais que la Négritude a été l’un des catalyseurs de la prise de conscience des Noirs. Il est évident qu’elle fut un canal qui permit aux Blancs de réaliser qu’en face d’eux vit un peuple, une race capable de penser et de s’exprimer en Homme. C’est la volonté même de sortir du joug de l’obscurantisme imposé par le côté négatif de la tradition africaine. C’est pourquoi je souscris à l’acception selon laquelle la Négritude est perçue comme : « la conscience d’une histoire, d’une civilisation, d’une culture africaine, la Négritude comme combat politique sûr de son droit contre le colonialisme et l’idéologie des races, la Négritude comme philosophie de la réconciliation de l’homme noir humilié et offensé avec lui même. La Négritude c’est cet élan dont à tout moment et à toute époque, nous devrions nous inspirer, cet élan qui a consisté à fissurer irréversiblement le mur des suffisances de l’ethnocentrisme ». Dans cette perspective, l’Homme noir a commencé à provoquer en joute les intelligences des Blancs. Ceci, à dessein de mesurer ses propres capacités d’appréhension et de compréhension. A ce point, ce mouvement apparaît comme une unité de mesure ou le déclic de l’affirmation conceptuelle de la race noire. Qu’à cela ne tienne, je vois mal pourquoi, nous , Noirs à part entière, devrions chercher à nous appesantir sur des velléités.

En quoi le simple fait de légitimer nos us et coutumes permettrait-il aux Noirs de s’auto-assumer en rejetant l’apport des autres races ? Demeurerons-nous toujours les As de l’inachevé ? A en croire la définition qu’en donne CESAIRE : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. " Une interprétation efficiente de la pensée de ce grand homme de culture, nous emmène à comprendre aisément que ce mouvement est sectaire, limité et non-prospectif. Il se contente exclusivement du passé et non de l’avenir alors que cette tâche incombe à l’ethnologie ou à l’ethnophilosophie. D’ailleurs, ce terme forgé en 1935 par Aimé CESAIRE revendique au départ l’identité noire et sa culture face à une francité perçue comme oppressante. J’ai toujours pensé que le développement socio-politique et économique de l’Homme noir ne pourrait se faire qu’en brandissant un sens aigu d’humanité et d’humanisme. Ceci étant, le Noir devrait travailler en parfaite symbiose avec le genre humain. Autrement dit, il devrait tenir compte des exigences qui s’imposent à lui en puisant le côté positif des expériences vécues et des échanges avec les autres races. Par exemple, ne pas suivre la voie de ceux qui ne font que remuer le couteau dans la plaie en ressassant les souvenirs de l’esclavage, la colonisation, etc. Il serait de bon augure que nous considérions ces expériences comme une aubaine. Sans cela, nous ne connaîtrions pas la civilisation telle que nous la vivons aujourd’hui. La démarche est toute simple : accepter notre retard par rapport aux Occidentaux ; nous reconnaître comme tels. Après quoi, essayer d’accommoder ces expériences extra-raciales à nos conditions matérielles et spirituelles d’existence. Sinon, nous resterons au degré zéro de notre haine glaireuse vis-à-vis des autres peuples qui font preuves d’élévation. Car trop fouiner dans le passé empêche à l’Homme de panser son présent pour mieux penser à ses lendemains. D’ailleurs, les scientifiques savent que sortir un virus de son sommeil est très délicat. Cela demande beaucoup de doigté, de précautions. D’ici là, que d’aucuns ne pensent pas que j’ai comparé la Négritude à un virus. Cette allusion est juste faite à dessein de signifier que la manipulation , le traitement de quelque chose de fragile recommande la dextérité. Pourquoi vouloir exhumer nos mauvais souvenirs de peuple colonisé et assujetti ? Les Occidentaux nous ont causé du tort. Ils se le sont fait aussi. Tout comme nous le considérons pour les peuples que nous jugeons d’une culture très primaire à la nôtre. C’est indéniable.

Cependant, je ne vois pas deux verdicts à prononcer contre un tueur et un déterreur sinon que la même peine. Même l’Enfant de Joal a fini par cultiver l’universel dans son somptueux jardin de la Bretagne, lui qui est né outre-Atlantique en considérant son lieu de villégiature. Pourquoi les néo-partisans de la Négritude veulent-ils saborder les chances d’une mondialisation qui se font pressantes dans ce village que nous voulons planétaire ? Un village où riches et pauvres ne seront plus qu’Un pour éviter l’exploitation de l’homme par l’homme. Un village où régneraient solidarité et fraternité, paix et unité au-delà des clivages raciales et ethniques.

Selon mon entendement, la Négritude n’a été qu’un mort-né. Car toute conception idéelle suscite l’action. Déjà dans la vision de SENGHOR, la Négritude n’est qu’un « ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire ». Si les choses sont focalisées dans cet angle, on frôlerait le racisme. « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture ", (Dixit CESAIRE). Le fait de n’être qu’une « simple reconnaissance », la Négritude perd son substrat de combativité qui l’aurait aidée dans sa lutte en vue de devenir une vraie reconnaissance. Il n’y a pas de lutte sans combativité. Ce n’est pas seulement en criant qu’on éloigne des bêtes féroces affamées. Le mieux serait d’armer son fusil et d’abattre quelques unes d’entre elles. En voyant les carcasses des leurs gésir sur le sol, les survivants se mettront à les dévorer. Pendant ce temps, on aura toute la latitude de continuer son chemin. Dans un combat, une lutte ; il n’y a pas de place à la procrastination. Le moindre égarement peut être fatal. C’est pourquoi, Wolé SOYINKA avait lancé son célèbre axiome : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore ». Hélas, la Négritude, telle qu’on veut nous l’imposer ressemble à une chienne qui traîne dans la rue. En voyant se diriger vers elle un suspect, elle fuit dans l’enclos de son Maître ; et là, elle se met à aboyer. C’est bien là une attitude criarde et fuyarde. Une vraie chienne, dressée pour la garde, est celle-là qui bondit sur le suspect quelque soit le lieu où elle se trouve.

Quand j’entends encore dire que la Négritude est une manière commune aux Nègres de penser et de concevoir, cela me tique. Est-ce que les Noirs du Brésil pensent-ils de la même manière que ceux d’Afrique australe ? Est-ce que les Nègres de la Polynésie vivent-ils les mêmes réalités que ceux d’Afrique centrale ou des Antilles ? Non ! La Négritude telle qu’on voulait nous la définir n’est pas un facteur d’unité. Ce serait plutôt un avatar d’un racisme inavoué. La preuve : CESAIRE lui-même s’en est écarté, jugeant le terme presque raciste. Il serait mieux de globaliser ce concept en tenant compte de ses particularités. Il serait plus aisé de parler de multinégritude car selon l’aire géographique, chaque clan de Noirs connaît des problèmes qui lui sont spécifiques. Par rapport à la dissémination des Noirs sur toute la surface du globe terrestre, il importerait d’abord de les sortir de cette ghettoïsation et de les mettre sur la sellette de la mondialisation. Et dans un élan ethnologique, chaque groupe exposerait sur ses conditions matérielles d’existence. Tout ceci, en vue de créer une synergie qui contribuerait à la bonne marche, pas seulement culturelle, de la race noire dans le concert des nations. Rattrapés par le progrès, nous avons pour devoir de nous demander quelle est plutôt la place des Noirs dans ce village planétaire ?

Armand Henri-Gelase BOUCKETHY

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