Sassou doit quitter le pouvoir qu’il occupe de manière illégitime. C’est indéniable. Il doit assumer, mais devant la justice, les crimes qu’il a reconnus, et le génocide qu’il continue de commettre sur la population du Pool.

La question qui se pose cependant est celle de la stratégie devant conduire à son départ. Comme toute stratégie demande d’explorer les raisons qui ont présidé à la création d’une situation avant d’engager des actions, tout analyste sérieux est obligé de se demander comment un voyou (ou un lumpenprolétaire) comme Sassou en arrive à faire du crime un fait d’Etat normal du pouvoir en impliquant la Nation congolaise entière, la communauté internationale et les firmes pétrolières dont les fonds sont investis, pour la plupart, par des protestants épris de justice et de liberté dans sa sordide manoeuvre d’extermination d’un peuple.

Là, on découvre la tragique et classique manière des commander des tyrans : diviser pour mieux régner. La vérité est que le tyran Sassou règne en divisant les uns et les autres aussi bien au niveau national qu’international. A ce jeu, plus d’un se laisse prendre. Mais peut-on se satisfaire d’une logique si simpliste pour considérer que dans la mesure où il divisera toujours les gens, il continuera à régner ? Point du tout. Il faut procéder à une clinique de cette fatalité pour trouver justement la raison profonde de cette domination par la division d’un corps social et politique national comme international normalement uni devant le crime. Pourquoi sommes-nous divisible ?

Des analyses que je lis depuis le debut de cette tragédie, peu me satisfont. Proposer une analyse biblique ouvre à l’horizon une porte de l’opportunité à l’exploration d’un futur congolais avec avenir. Deux passages bibliques aident à mieux comprendre notre démarche qui ne cherche ni à provoquer, ni à se mettre à dos qui que ce soit, mais à vaincre la dictature congolaise et l’ingouvernabilité de ce beau et riche pays avec l’arme de la vérité qui remet la confiance à l’oeuvre dans l’esprit de chacun de nous.

Dans la Bible, Jésus dit que nul ne peut entrer dans une maison et voler cette maison, s’il n’a pas lié l’homme fort de cette maison. Transposer en univers analytique politique, une telle affirmation fait bien-sûr sens au regard du cas congolais. Plus de dix-sept ans, à présent sans compter les périodes où il a commis ses meurtres et forfaits sous le couvert de Ngouabi et de Yombhi, Sassou est cet homme qui travaille à ruiner le Congo et ses partenaires politiques, industriels et commerciaux au profit de ses intérêts.

Beaucoup d’intellectuels, de chefs d’entreprises et d’acteurs politiques sont liés par (ou à) Sassou par le fait qu’ils ont perçu un peu d’argent tiré du pétrole. Leur conscience est certes sensible au drame du Pool, mais ils savent que s’ils parlent, Sassou détient une preuve qu’ils ont émargé dans une affaire donnée. La conscience est ainsi achetée. L’homme ’fort’ (???) est lié en cet homme. Fermer les yeux devient une attitude de survie. Le système meurtrier peut alors continuer à broyer des innocents, et à broyer cet homme ou cette femme.

Un tel homme ne peut sortir de ses remords et de sa ruine que dans la mesure où elle sait qu’on peut l’écouter, le comprendre et l’aider à reparer à sa manière.

Comprendre les victimes d’un tel système sans éthique devient ainsi une nécessité. Car il est clair que nul ne sera condamné à l’immobilisme. Ouvrir les yeux sur l’hitlérisme du système Sassou ? Mieux vaut tard que jamais !

Une telle démarche est salutaire pour reconstruire l’humain en ceux en qui ce système criminel a affaissé le sens profond de l’éthique des responsabilités, et pour relever ensemble la Nation et l’humain dans cette Nation saccagée.

Mais, au vrai, les divisions ont préexisté à Sassou pour certaines. D’autres ont été crées pendant son règne et celui d’autres chefs d’Etat. Ce sont sociologiquement, et théologiquement, ces divisions qui ont améné la faillite du vivre ensemble et ont, donc, affaibli ou carrément lié le vivre ensemble.
Les réactions de violence qui ont suscité l’article ’Crever le non - dit’ me permettent de comprendre que cet article a touché la blessure de notre peuple. La rapidité avec laquelle, je devais l’écrire ne m’a pas permis de mieux expliquer que les non-dits que je débusque n’ont pas pour but d’humilier ou de stigmatiser une personne ou bien une région donnéé. Les Kongos, les Laris, les matsouanistes se sont sentis attaqués par cet article. Mon épouse est Kongo. Je suis né d’un père lari et d’une mère métissée téké, par le père, et lari, par la mère. J’ai eu mon village maternel, Ngamiyé, brûlé parce que mes oncles étaient matsouanistes. D’ailleurs, un des derniers responsables matsouanistes à Brazzaville était un de mes oncles. Je ne peux donc parler en termes de mépris de ces conflits du Pool qui me blessent au plus profond de moi-même. Je me sens concerné, et c’est parce que je m’engage résolument que je m’interroge profondément su ce qui a lié notre esprit et nous rend si facile et si vulnérable. Il nous faut en sortir.
C’est pourquoi aujourd’hui, je voudrais dire à mes frères et soeurs selon la chair, que nos non-dits lient notre esprit. Devant un adversaire, les acteurs du Pool se présentent en ordre dispersé. Ils sont prompts à se trahir et à trahir ceux-mêmes qui leur ont donné naissance.

Dans une telle situation de méfiance, il devient préferable de s’allier à l’ennemi lointain que de faire cause commune avec celui qui est proche. La proximité géographique éloigne alors le prochain avec qui bâtir aurait été possible.

Pour sortir d’une telle situation conflictuelle, il n’y a qu’une seule solution, c’est de travailler à la manifestation de la vérité. Ce travail libère la conscience et la confiance à être soi et à être avec l’autre pour rebâtir sans arrières-pensées.

Or, quand on examine très bien l’histoire du Congo, on se retrouve en face d’une cascade de de conflits non résolus.

Les Laris considèrent que le contentieux de 1959 est un conflit résolu. Ils sont souvent surpris de voir qu’il est parfois le moteur politique de l’homme politique. Alors la solution qu’on adopte ne satisfait pas la logique de la névrose qui cristallise tout conflit non-dit, mais considéré comme résolu. Les Laris et les Kongos souvent pensent que c’est à l’homme au pouvoir qu’il faut montrer patte blanche. Ils se trompent, parce que tout homme au pouvoir, comme Sassou, exploite ce conflit pour les intérêts de son pouvoir, et non pour manifester la vérité et dépasser ou résoudre le contentieux. L’enfant du Nord et l’enfant du Sud vont toujours, de générations en générations, continuer à faire les frais d’une telle méprise. C’est au peuple entier qu’on doit la vérité sur nos errements, qui ont coûté tant de vies humaines. C’est une fois que ces errances seront connues dans leurs détails, qu’on aura compris les causes, qu’on aura blâmé ou puni les auteurs, qu’on les acceptera comme faisant partie d’une histoire commune dont la lecture nous évitera de recommencer de retomber dans des tragédies pareilles. C’est à ce prix que se construit la vie intérieure politique d’une Nation.

Si Youlou et Opangault se sont tenus la main pour marcher sur les rues de Brazzaville, il n’ont pu obtenir par ce geste que le bénéfice politique. Il fallait que suive un travail d’experts qui analyse sans complaisance le conflit, en expose les faits, en analyse les causes. Il fallait que ce travail qui n’a pas été fait soit traduit par une action politique et pédagogique dans le long cours pour mieux le comprendre et éviter que des opportunistes comme Sassou ne trompent tout un peuple ultérieurement.

Ce travail est encore à faire. Les responsabilités symboliques et les leçons sont encore à tirer.
Il en est de même de tous les assassinats pendant le règne de Massamba-Débat. La lumière doit être faite. Dire cela, ne met pas en cause la famille même de Massamba-Débat. Ce sont des citoyens très dignes qui souffrent beaucoup de ne pas connaître le tombeau de leur père. Eux-mêmes sans doute veulent cette vérité sur la vie politique de leur père.
Un règne politique appartient à une Nation. Il n’est pas le fait d’une famille ou d’une région donnée. Une telle immaturité doit être dépassée si l’on veut atteindre une dimension nationale dans notre pensée politique. Mettre donc en examen un régne politique avec les méthodes que la science offre est au contraire salutaire pour une Nation malade comme le Congo.
D’ailleurs, mutatis mutandis, c’est bien vers une telle production qu’on s’achemine. Quand Madame Matsocota vient de répondre à Madame Gnali, elle amorce le rétablissement de la vérité sur la vie de son mari (Ma vie avec Matsocota Lazare, Paris, Editions L’Harmattan, 2003). D’approches en approches, on voit bien que le besoin de vérité refait surface alors que, tacitement, on avait choisi dans la vie politique congolaise d’exiler la vérité de la sphère publique pour que la politique, au sens du mensonge et de la démagogie, règne dans l’espace public.

Le règne de Yombhi a entraîné une cohorte de morts. Qui commandait les exécutions au petit matin ? Est-ce Yombhi ? Est-ce quelqu’un d’autre ? Cela, que la Conférence nationale n’a pas su traiter, une commission vérité et réconciliation doit le faire connaître afin que l’histoire se charge de l’enseigner aux générations futures.

Pays des conflits cachés, le Congo regorge de non-dits plus traumatiques les uns que les autres. La vie politique fondée sur la consommation directe de petits intérêts, ne donne pas de mener un débat conséquent et salutaire pour le pays.
Ainsi donc, on se satisfait constamment de demi-vérités sur la mort de Massamba-Débat, de Biayenda, de Ngouabi...

Mais, plus proche de nous dans le temps, il ya la folie meurtrière qui a fait des gens du Nibolek, subitement, des meurtriers des gens du Pool.
Cette folie, j’en observe les effets lors des réunions politiques ; elle semble interdire toute collaboration entre un acteur du Pool et un ressortissant Nibolek. Il est encore temps que des hommes et des femmes courageux et enracinés dans leur foi fassent l’analyse de ce conflit. Il nous faut connaître les faits et comprendre les mécanismes d’une telle apocalypse de l’âme pour bien protéger notre avenir et l’avenir de nos enfants.
Tout récemment, nous avons visionné la cassette de Ntoumi, qui m’a fait comprendre le sens de sa marche. Mais a-t-il oublié ce qu’est une apocalypse de l’esprit ? En tant qu’homme de Dieu, je voulais qu’il explique les raisons pour lesquelles le Père Guth a été tué. Ce conflit encore présent doit se traiter en toute transparence pour que la confiance dans le mouvement de Ntoumi naisse.

Voilà donc l’histoire du Congo, pleine de bruit et de fureur, et apocalyptique de fond en comble. C’est-à-dire aussi : susceptible d’ouvrir vers la révélation. Face à cette cascade de conflits couverts par les non-dits qui affaiblissent l’homme intérieur, la vérité se présente comme un chemin de reconstruction de la raison et de la foi. Par elles la Nation sera guérie, et son unité permettra d’expulser le tyran Sassou.
La bible en donne un exemple. La lecture de Néhémie nous l’enseigne et nous l’enseignera.

Pasteur Dominique Kounkou