La guerre civile au Congo-Brazzaville a donné un tour déterminant à la vague littéraire qui submerge ce pays surnommé jadis « quartier latin d’Afrique ». Il est difficile d’échapper à la dictature de l’environnement quand un écrivain met son imagination en mouvement. Les écrivains jeunes ou déjà expérimentés ont tous pris comme champ de bataille littéraire ces guerres à répétition qui ont frappé leur imagination créatrice.

L’écrivaine congolaise Éveline Mankou Tsimba

Signalons un changement d’objet romantique. En 1970 la littérature congolaise se borne de régler les comptes avec le pacte colonial. En fait c’est le cas de la littérature africaine en général. En 2000, les romanciers changent de fusil d’épaule. De la dénonciation coloniale l’écriture congolaise fait de la « guerre civile (1997) » un thème compulsif. « Il y a une littérature abondante sur les conflits du Congo-Brazzaville après les élections de 1992. Essais, récits et romans ont évoqué les tenants et aboutissants de ces drames qui se sont métamorphosés en mésententes interethniques pour se révéler explosifs en 1997 quand le mandat du président Pascal Lissouba prenait fin dans des turpitudes on ne peut plus rocambolesques. (Noël Kodia Ramata – Congopage) ». Il suffit de fréquenter Emmanuel Dongala (Johnny chien méchant) top de la thématique martiale pour s’en convaincre. Toutefois, dans cette « folie et détonations » de l’écriture (dirait Liss Kihindou) on peut dire que Éveline Mankou, fait exception à la règle. Peut-être moins dans :
« La patience d’une femme" (Editions Bénévent, 2005) » et
« La misère humaine" (Editions Bénévent, 2010) » mais plus dans
« Dialogue imaginaire et imagée entre une mère et son fœtus" (Editions Publibook 2011) ».

Légèrement sous influence de la thématique conflictuelle dans la première nouvelle (d’abord intitulée : « Patience d’une clandestine puis Patience d’une femme  ») l’auteure prend rapidement ses distances avec cette logique de guerre qui semble imposer aux autres écrivains congolais un contrat littéraire avec les événements de 1997. Dans «  Dialogue imaginaire...  » l’auteure puise son inspiration non plus dans le champ de bataille qu’est devenu le Congo mais dans cet autre champ de guerre, l’imaginaire, où se battent des personnages créés de toutes pièces et dont toute ressemblance avec le réel n’est que fortuite.

Pourquoi cette rupture dans la procédure créatrice de cette auteure que rien ne destinait à l’écriture après un parcours scolaire à Abidjan (Côte d’Ivoire) où elle étudie le commerce ? Comment a-t-elle rompu avec le statut de celle qui décrit la réalité pour passer au statut de celle qui écrit sa propre réalité ?

Le pouvoir du conte

Sans être œdipienne l’explication de la rupture est liée à son enfance. Née au Congo-Brazzaville, l’auteur baigne, enfant, dans l’univers du conte africain dont le mbongui (salon lignager) est la meilleure école qui soit dans la société rurale. Élevée par une grand-mère imprégnée de traditions lignagères, Éveline Mankou Tsimba, jumelle, orpheline de sa sœur, est influencée par la technique du conte dans la structure narrative duquel (c’est valable pour tous les contes) le merveilleux et le fantasque l’emportent sur le réel. « J’aimais écouter les légendes que me racontait ma grand-mère » se souvient-elle.

Frappée par le choc des civilisations à son arrivée en Occident, Éveline produit, dans un premier temps : « Patience d’une femme » et « Misère humaine », œuvres (de jeunesse) dans lesquelles elle paie, si on ose dire, la dette militante anticolonialiste en dénonçant les rapports d’exploitation économique inégaux entre le Nord et le Sud. Tracasseries administratives, mariage interculturel et intercommunautaire, sont également des sujets abordés dans ces ouvrages dénotant chez É. Mankou un statut d’écrivain organique, secrétaire sociale d’un monde globalisé où les rapports de domination continuent de jouer en défaveur des migrants, population vulnérable.

Deuil

Si l’auteure s’attarde également sur des sujets comme l’impossible enfantement dans « Patience d’une femme » c’est qu’elle veut faire le deuil de sa sœur jumelle, victime de la mortinatalité. «  Patience d’une femme  », est déjà à mi-chemin entre récit biographique et fiction. L’auteur commence à couper le cordon ombilical avec le militantisme clinique typique des écrivains des années postcoloniales où la dénonciation de l’ennemi de l’extérieur (l’impérialiste occidental) sert de bistouri au génie romanesque.

Dans « Misère humaine », la romancière en elle s’accouche, le génie romanesque commence à germer. Les attaches organiques sont rompues. Elle peut alors foncer. C’est ce qu’elle fait dans « Dialogue imaginaire… » De ventriloque sociale (dirait Balzac) É. Mankou devient une créatrice de l’univers.

Se souvenant des contes et légendes des forêts que lui narrent sa grand-mère là-bas dans les profondeurs de la mythologie congolaise l’auteure entreprend d’attaquer sa véritable fiction en s’appuyant sur les structures du fantastique. On aurait dit une disciple de l’école russe de Boulgakov (Le maître et Marguerite). Dans « Dialogue imaginaire...  » les canons de la rationalité volent en éclat.

De quoi s’agit-il dans cette fiction métaphysique ? Un bébé encore en gestation, c’est-à-dire un non-être, soutient un débat sophistiqué avec la mère qui va le mettre au monde. A partir de cette fantasmagorie littéraire, l’auteure aspire déjà à la maturité créatrice.

En fait de rupture, l’écriture d’Evelyne Mankou Tsimba s’inscrit dans une continuité. Il y a des précurseurs. Son système procède de la tradition qu’emploient Jean Malonga dans « Légende de M’pfoumou ma Mazono », Soni Labou Tansi dans : « La vie et demi », Alain Mabanckou dans : « Mémoires d’un porc-épic ».

Conclusion

Le génie romanesque en gestation chez Éveline Mankou Tsimba travaille sur le corps humain en quête d’enfantement, sur le corps féminin en phase de gestation et sur le corps social accouchant richesse et misère, deux dimensions jumelles des rapports économiques dans le contexte paradoxal de la globalisation.

Le champ romantique d’Éveline Mankou a été défriché avec la patience d’un laboureur. Comme les enfants dont parle Jean de La Fontaine, É. Mankou Tsimba bêche sarcle et retourne la terre afin d’extraire le trésor inouï qu’elle recèle. Grâce à la pointe de sa plume, Éveline Mankou a pioché dans le magma de son imaginaire les éléments de sa littérature. Puisés dans un lexique simple, les mots du vécu quotidien soulèvent des thèmes d’une complexité dostoïevskienne. Au fur et à mesure, le verbe déplace des montagnes.

Son écriture s’est déculturée à partir de « Dialogue imaginaire...  ». En librairie on la classera sûrement au rayon « littérature du monde ». Pourtant « Dialogue imaginaire… » l’a fait entrer de plain pied dans le monde la littérature.

Pour en savoir un peu plus sur Eveline Mankou, et ses différentes publications, lire le site, ci-dessous, sur : http://aflit.arts.uwa.edu.au/MankouNtsimba.html

Daniel Tite

Article légèrement remanié, extrait du réseau Nerrati Press