L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert vient de sortir un roman dans cette rentrée littéraire dominée par le battage médiatique autour de Michel Houellebecq dont je n’ai finalement pas pu terminer le roman La Possibilité d’une île pour cause d’ennui, de manque d’enthousiasme dès les dix premières pages...

C’est dans le calme qu’il faut découvrir alors d’autres voix, et je vous propose aujourd’hui celle de Louis Philippe Dalembert dont le roman Rue du Faubourg Saint-Denis est un tour de force littéraire grâce à une langue surprenante maniée par un adolescent qui regarde notre monde et ses travers... J’ai posé six questions à l’auteur au sujet de ce roman...

1. Au premier regard on penserait que Rue du Faubourg Saint-Denis est un roman qui se démarque de ta production littéraire actuelle. À vrai dire, comme dans tes principaux livres, tu es toujours hanté par l’adolescence puisqu’il s’agit ici d’une histoire extraordinaire entre le narrateur Ti-Jean, un adolescent touchant, et une vieille dame, Madame Bouchereau... et, au passage, un hommage rendu à toutes ces personnes âgées, victimes de la canicule de l’été 2003 en France... Puis-je conclure sans risque de me tromper qu’il s’agit d’une continuité dans ton univers ?

Bien vu ! Rue du Faubourg Saint-Denis ne se démarque qu’en partie de ma production antérieure. Je pourrais m’amuser à relever tous les éléments qui relient ce nouveau roman aux textes précédents ; mais j’en laisse le soin à d’autres. Ce qui m’intéresse dans ta question, ce sont les éléments de rupture les plus immédiats pour un lecteur qui aurait lu L’Autre Face de la mer ou Le Crayon du bon Dieu n’a pas de gomme. On peut en relever trois : la langue, dans ce cas précis l’argot, dont on parlera sûrement plus loin ; l’humour qui traverse de bout en bout le livre, alors que, dans les autres textes, il est plus discret et le fait que l’histoire se déroule à Paris.

GIFIl faut dire que la disparition d’environ 15000 personnes âgées durant la canicule 2003 en France m’a choqué. Aujourd’hui, on sait qu’aucun pays n’est à l’abri de pareilles catastrophes. Mais les conditions dans lesquelles ces gens ont disparu - dans la solitude la plus totale pour certains, d’autres ont été enterrés comme des chiens sans qu’on ait pu trouver des membres de leur famille - m’ont laissé sans voix. En tant qu’haïtien, j’ai été plutôt habitué à une prise en charge collective de la vieillesse et du deuil. Bref, il s’agit d’un sujet plutôt grave. D’où l’humour, grinçant, caustique pour faire passer en quelque sorte la pilule. Au fond, la canicule et ses milliers de victimes, c’est un prétexte pour parler aussi d’autres choses : le rapport, par exemple, de la France d’aujourd’hui à ses minorités, les vieillards en font partie, comme certaines minorités ethniques et/ou religieuses. Le rôle de Ti-Jean, faux ingénu, c’est de révéler certaines étrangetés dans le fonctionnement de cette société.

2. En soulignant l’hommage que tu rends aux victimes de la canicule de 2003, on ne peut lire ton roman sans songer à l’actualité : les incendies dans les squats à Paris. Ton livre prend d’ailleurs de ce fait des accents très prophétiques. Comment expliques-tu cette proximité avec l’actualité ?...

Il est vrai que le personnage de Ti-Jean est lui-même un grand consommateur d’actualités. Ce qui est normal, car il est, comme beaucoup d’ados de ces sociétés occidentales, un téléphage invétéré. Il consomme en fait plus d’infos dont il n’a besoin. Des infos qui viennent, d’une certaine façon, le perturber, troubler sa vision du monde : à son âge, il n’a pas toujours le décodeur à portée de main pour comprendre, par exemple, pourquoi Israéliens et Palestiniens se tapent sur la gueule depuis plus de cinquante ans. Heureusement il y a m’sieu Kahn, le vieil anarchiste juif, et Djibril, le pâtissier intello, pour l’aider de temps en temps à se frayer son chemin dans le flot d’informations reçues au quotidien. En dépit de tout cela, nous sommes bel et bien en présence d’un roman. Je dirais tout bêtement que, comme tout roman réaliste, Rue du Faubourg Saint-Denis se nourrit du réel. Celui de la rue du même nom qui est une des artères les plus cosmopolites de France. Le personnage de Ti-Jean, qui y est né et y vit, ne conçoit pas le monde autrement. Et il est tout étonné, quand il se rend dans d’autres arrondissements de la capitale où le paysage humain est monochrome, de voir que le monde n’est pas toujours aussi coloré.

3. Ce livre est proche de La Vie devant soi, le fameux roman de Romain Gary. Tu rends un vibrant hommage à cet écrivain dont le jeune personnage "Momo" est sans doute l’un des plus réussis de la littérature française. Peut-on dire que le "Momo" de Romain Gary est le cousin direct du "Ti-Jean" de Louis-Philippe Dalembert ?

Tout à fait. Romain Gary est un romancier dont j’aime beaucoup l’univers : La Vie devant soi, La Nuit sera calme, La Promesse de l’aube, Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable... JPEGL’un des personnages de Pseudo, par exemple, s’appelle Tonton Macoute. Curieux, non ? De plus, on a quelques qualités en commun : une origine immigrée, une hernie hiatale, le goût immodéré du voyage, que je nomme vagabondage, celui des femmes aussi... Un bémol toutefois dans cette filiation directe : dès le départ, mes romans mettent en scène les personnages d’une vieille dame et d’un préado. Et les histoires se déroulent dans des milieux urbains et cosmopolites. Il s’agit là de constantes dans mon travail.

4. Ton roman est très visuel : il est d’ailleurs organisé en "séquences", une forme habilement menée et rendue crédible par le récit de l’adolescent Ti-Jean. J’ai comme envie de dire : « Dalembert a facilité la tâche du futur metteur en scène de son roman ! » As-tu songé à une éventuelle adaptation ?

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J’ai très tôt été marqué par le cinéma. Au fond, je suis entré dans le narratif par le septième art. Dans les années soixante, soixante-dix, années de mon enfance, il y avait quatre cinés en plein air à Port-au-Prince : les fameux « drive in ». L’un d’eux se trouvait juste derrière la maison. Le soir, tout le quartier se retrouvait sur un terrain vague pour assister à la projection des films. L’ennui, c’est qu’on n’entendait rien du tout. Il fallait imaginer seul le dialogue quand quelqu’un de l’assistance ne se chargeait pas de le faire. Raconter, dès cette époque, est pour moi d’abord et avant tout donner à voir. Cela dit, ai-je facilité le travail d’un éventuel metteur en scène ? Je n’en suis pas si sûr. Si jamais le roman devait être adapté au cinéma, il n’est pas dit que celui-ci aurait la même approche que moi.

5. Le "choix" d’installer ton récit en plein cœur de Paris doit-il être interprété comme la fin d’une écriture orientée sur "Haïti", ta terre natale ? Est-ce le début d’un regard sur la société française, voire occidentale, ton lieu de résidence pour l’heure  ?

Pas du tout. D’autant que, dans mon roman précédent, L’Ile du bout des rêves, l’histoire se déroule en Haïti, sans qu’elle parle vraiment d’Haïti. En fait, l’île de la Tortue a plutôt servi de décor. Comme au théâtre... Parallèlement, je publiais Vodou ! Un tambour pour les anges, un récit sur l’enfance et ses tabous, qui se passe en Haïti. De plus, dans Rue du Faubourg Saint-Denis, les clins d’œil à Haïti et à la société haïtienne abondent, même s’ils ne sont pas perceptibles au premier degré. Il faut juste savoir les reconnaître. Mon exploration des sociétés et des villes : Jérusalem, Paris, Rome, où j’ai vécu ne saurait se faire sans la part d’haïtianité qui est en moi. Comme je vis pour tout dire : à la fois ici et ailleurs. C’est bien de marcher sur ses deux pieds.

6. Le "choix" de la langue - l’argot - s’est-il facilement imposé dans ce roman ? L’auteur Dalembert parle-t-il aussi bien l’argot que son personnage Ti-Jean ?

JPEGUne fois que j’avais opté pour un roman raconté à la première personne par un jeune titi parigot, le choix, à mon sens, ne pouvait être autre. C’est le contraire qui m’aurait semblé étrange. Et le résultat, si j’ose dire, ne me déplaît pas. Je ne sais pas si j’aurais pu « tenir » cet humour sur tout un roman avec une autre langue, disons plus classique. J’aurais peut-être perdu le côté coloré de la rue en question et savoureux de l’histoire. En ce qui me concerne, j’ignore si je parle l’argot aussi bien que Ti-Jean. Mais pour avoir enseigné dans des collèges et lycées de la banlieue parisienne, je ne suis pas dépaysé dans la langue des jeunes d’aujourd’hui. J’ai toujours été attiré par ces langues populaires d’une extraordinaire créativité. En fait, des langues qui refusent d’être fossilisées. Rue du Faubourg Saint-Denis tente aussi de dire ça : que la littérature peut être vivante.

En librairie ce mois :

Louis-Philippe Dalembert, Rue du Faubourg Saint-Denis, Editions du Rocher, Paris 2005, 172 pages, 18,90 euros.


Pour en savoir plus sur l’auteur :

Louis-Philippe Dalembert est né en 1962 à Port-au-Prince. Il a parcouru les Amériques du Nord et du Sud, les Caraïbes, l’Afrique noire, le Moyen-Orient et l’Europe. Son univers de création est très marquée par les thématiques du vagabondage et de l’enfance. Il vit aujourd’hui à Paris, et c’est avec plaisir que nous partageons du rhum Barbancourt dans la rue... du Faubourg Saint-Denis !

Voici quelques une de ses oeuvres :

"Le Crayon du bon Dieu n’a pas de gomme"

"L’Autre face de la mer" (Prix RFO 1999 et bourse Poncetton de la Société des Gens de Lettres)

Ces deux romans sont parus d’abord aux éditions Stock avant de passer en "format poche" aux éditions du Serpent à Plumes.

"L’Ile du bout des rêves" est paru aux Editions Daniel Radford.

"Vodou ! Un tambour pour les anges" est paru aux Editions Autrement, récit avec des photos de David Damoison. Ce livre a été présenté sur France 3 ( émission Thalassa ) pendant cet été pour illustrer un sujet sur le Voudou. ( Voir pour plus d’infos nos archives du Blog sous le titre "Vu et entendu à la télé" ).