(Article paru dans La Semaine Africaine)

Voilà deux ans, jour pour jour ou presque, que le professeur Côme Mankassa, né en 1936, nous a quittés. Sa dernière apparition publique fut, en quelque sorte, son adieu à son cher pays, le Congo. En effet, il revint à Brazzaville du 26 Mai au 06 Juillet 2015 d’un séjour prolongé en France, dans le cadre du « Dialogue national  » initié par le Président de la République en vue de la récente révision constitutionnelle.

Moi Roger Ndokolo témoin oculaire, Je puis témoigner que le Président de l’UCR eut alors avec le Chef de l’Etat son excellence Denis Sassou Nguesso des entretiens en profondeur et dans une atmosphère bien cordiale. Mais il était déjà affaibli par l’âge et les suites d’une maladie, il savait sa fin prochaine et ne manqua du reste pas de confier l’étonnante prémonition de sa mort à son interlocuteur.

Le professeur Côme Mankassa a eu une vie bien remplie. Après des débuts prometteurs dans l’enseignement primaire, il embrassa le journalisme, métier qu’il exerça non seulement avec talent, mais aussi passionnément. On lui doit, par exemple, une mémorable interview de Patrice Lumumba, le premier ministre du tout premier gouvernement du Congo d’en face. On mesure le courage du journaliste quand on se rappelle le climat d’animosité qui prévalait alors entre le gaulliste Président F. Youlou et l’intransigeant nationaliste panafricain P. Lumumba, deux personnalités si contrastées. La vocation journalistique de Mankassa s’affirmera à nouveau en 1970 lorsqu’il fondera «  L’Effort », un journal qu’il dédia surtout aux questions d’ordre économique.

Cependant Mankassa n’eut pas le loisir de s’installer durablement dans le journalisme, dans les turbulences politiques au lendemain des « Trois glorieuses » qui, en 1963, signèrent la fin politique de l’Abbé Président F. Youlou. Son incursion dans la diplomatie, à l’ambassade du Congo en Israël, fut de courte durée. Il en revint pour se consacrer à ses chères études supérieures en France qu’il mena jusqu’au bout on ne peut plus brillamment puisqu’il fut reçu Docteur de l’université. Il ne tardera pas à renouer avec sa vocation première : la formation intellectuelle de jeunes esprits. Mais cette fois-ci , il allait l’exercer dans la sphère de l’enseignement supérieur. Le nouveau professeur s’en acquitta plus qu’honorablement. Non seulement il fonda le Département de sociologie de l’Université Marien Ngouabi, mais il montra un talent exceptionnel, et un zèle notoire, dans la formation d’une génération de sociologues congolais. Sans doute beaucoup de ceux-ci se souviennent-ils encore aujourd’hui de leur ancien maître avec émotion et reconnaissance.

Le professeur s’était engagé aussi dans la vie politique de son pays. Il fit une intervention remarquée à la Conférence Nationale Souveraine et fonda ensuite un parti, l’Union Congolaise des Républicains (UCR), dont je fus le Secrétaire aux Affaires Extérieures, qu’il présida jusqu’à sa mort. Il entra ensuite au gouvernement de Pascal Lissouba en qualité de Ministre de la Culture, mais n’y fit qu’un bref passage. Il eut aussi l’honneur de représenter son pays au Sénégal en qualité d’Ambassadeur. Enfin il ne se fit pas faute de présenter sa candidature aux élections présidentielles de 2002. Peut-être faut-il voir dans ce parcours atypique la difficulté pour un intellectuel de sa trempe, imbu de principes, de s’adapter aux sinuosités, aux aléas et même aux compromissions de la vie politique. Le professeur n’était certes pas un animal politique, mais il ne reculait pas devant son devoir civique qui, à juste titre, n’excluait pas une participation aux responsabilités politiques.

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Outre le souvenir d’un homme chaleureux et d’un enseignant hors pair, il reste de Côme Mankassa des ouvrages où son esprit souffle encore. Parmi ses livres les moins inaccessibles au public moyen, nous mentionnerons en passant : « le sociologue et le politique », « Le chevalier de Soyo  » et « France : grandeur perdue  » aux éditions L’Harmattan pour ce dernier. Il nous reste aussi de ce brillant intellectuel, qui n’était assurément pas conformiste, quelques mémorables paroles. Prenons le temps de méditer celles-ci :
« Je suis un subversif et l’erreur me convient puisque je subviens à mes besoins. C’est par la subversion, la rébellion, la désobéissance que je suis parvenu à la connaissance. La légalité n’assurait que l’innocence de ma naïveté. Puis, j’ai rencontré le « serpent atypique » et je suis devenu l’homme de la modernité permissive. Alors quelle éthique, alors quel Dieu sacré ou laïcisé comme sanction sociale ? Dieu, c’est-à-dire l’infinitude de l’univers à travers l’intelligence infernale, est-il limite de l’homme ou est-il accomplissement de l’homme ? Est-il quiétude ou est-il angoisse de l’homme ? Pourquoi est-il présent dans sa création alors qu’il aurait pu la rendre indépendante ? Pourquoi, de tout temps, la hante-t-il ? » .

Roger Ndokolo
Président du parti du centre UNIRR
(Union pour la Refondation Républicaine
)