Etant donné que les Bantous de la Capitale étaient les jumeaux brazzavillois d’African Jazz de Kinshasa, c’est sans surprise qu’ils ont été sollicités comme exécuteurs testamentaires de l’héritage de Kabasélé Joseph, l’un des pères-fondateurs de la rumba congolaise et auteur du célèbre disque Para Fifi, tube inoxydable dont la muse fut Félicité Safouesse, journaliste à Radio Congo.

En son temps, dans les années 1970, Kabasélé Joseph dit Kallé Jeff rendit hommage à Essous Jean-Serge Batoubila Trois "S" dans une magnifique salsa jouée avec le soutien d’African Team, formation hétéroclite afro-cubaine. Grand Kallé était admiratif d’Essous Trois S, enfant prodigue qui s’exila de longues années aux Antilles dans les Caraïbes puis revint au bercail matériellement pauvre mais spirituellement riche en rythmes. Aux Antilles on parle encore du congolais Essous comme d’un mythe.

Aujourd’hui ces deux icônes de la musique congolaise ne sont plus de ce monde. Kabaselé est décédé le 11 fév 1983 à klnshasa après un exil politique à Brazzaville. L’auteur de « Indépendance Chacha  » faisait de la politique, à la grande colère de Mobutu qui ne supportait aucune opposition à son régime. Encore moins une opposition lumumbiste. Kallé trouva refuge auprès de son ancienne dulcinée Félicité Safou Safouesse.

Ascenseur

Si Essous « Mwana Ma Adèle », de son vivant, ne rendit aucun hommage à son frère feu Kallé (ce qui est un manque d’élan solidaire) Les Bantous de la Capitale, viennent enfin de renvoyer l’ascenseur en rendant un hommage posthume à Kabasélé. Ils ont revisité la quasi totalité de ses chef-d’œuvre. Ce n’est que justice. Kallé Jeff, congolais RDC, d’ethnie Baluba, né à Matadi, dans le Bas-Kongo, était un homme qui détestait les frontières comme en témoignent ses chansons Africa mokili mobimba, Ebalé ya Congo et son ode à son ami brazzavillois Essous Jean-Serge Batoubila. Il était pour un Congo uni, allant de Pointe-Noire à Lubumbashi.

Rien mieux que Les Bantous de la Capitale n’avaient la légitimité d’interpréter les tonalités latino d’African-Jazz caractéristiques des rifs de Tino Baroza (frère de Dicky Baroza qui sévit dans les Bantous des origines) puis de Nico Kasanda rodés aux modes harmoniques cubains. Les deux groupes, selon les analystes, sont de la même école musicale, celle qui s’inspire des arrangements cubains, à l’inverse de l’école Ok Jazz s’inspirant du style angolais de San Salvador (D’Oliveira, Ferruzi Camille).

L’histoire est pleine d’ironie. Tous ceux qui jadis taxaient Kallé de plagiat sont les premiers à admirer l’usage que l’artiste fit de ses amours latino-américaines car aujourd’hui le répertoire salsa fait partie du patrimoine universel de l’humanité. En s’inspirant des Fania All Stars de Pacheco et d’Aragon, Kallé alors fut un visionnaire.

Kallé Jeff, enfant de Léopoldville, doit beaucoup à son fan club de Brazzaville, la ville mitoyenne, peuplée d’anciens élèves du collège catholique Chaminade ( comme Pamélo Mounka), où on apprenait l’espagnol, la langue de la salsa. Le chroniqueur Clément Ossinondé souligne dans un bel article cette interaction culturelle, ce pont sur le fleuve qui distingua Kallé de ses pairs Léopoldvillois, interaction confirmée par l’éloge funèbre que le musicologue Sylvain Mbemba consacra à Kabasélé. Lolita wa ngaï, fut en l’occurrence, une composition de feu Gérard Bitsindou, membre du Fan-club Kallé, cousin de feu Clément Massengo et de Loko Massengo dit Djeskain.

Pont sur le Congo : méthode de travail

Dans les reprises de Kallé, Les Bantous de la Capitale se sont littéralement incarnés dans le groov d’African Jazz au point qu’on n’y voit que du feu. Cela est bien entendu dû au fait que la sève wawanco nourrissait tout ce monde issu de la même planète musicale de la mer des Caraïbes.

Cyriaque Bassoka, le producteur parisien, nous a dévoilé les secrets diplomatiques et techniques de cette aventure artistique. Nganga Edo sans la bénédiction duquel rien n’aurait démarré a donné le quitus spirituel. Nganga Edo est le survivant des Bantous d’origine (1959). En principe, on s’attendait à Ricky Siméon aux drums. Ca n’a pas été le cas. Idem pour Mpassy Mermans attendu à la rythmique. Rien n’y fit. Il reste que ces grands absents ont apporté leur savoir-faire théorique. Nombre de fondateurs des Bantous ont le privilège d’avoir côtoyé Kallé Jeff dans Rocka Mambo ou même dans African Jazz, notamment Nganga Edo qui campa à la percussion dans la chanson Parafifi.

Sur le plan pratique, les arrangements sont du guitariste Albert Tsonga Dhédhé, héritier de Gerry Gérard. Au clavier, Faustin Sakanda. A la basse, Rodrigue Mbila Patchéko.
Cuivres : Pierre Kinsakiéno ; Gérard Bantsimba,
Chant : Simon Mangouani, François Ganga,
Percussions et batterie, Alban Smith Gamboni
Tumbas : Daddy Nkouankoua

Producteur : la fondation Grand kallé, distribué par Amaryllis productions et Cyriaque Bassoka productions.

L’album compte 20 chansons et porte le titre Pont sur le Congo, clin d’œil à Franklin Boukaka, lui aussi féru de musique cubaine. « Caroline Mouanga », son titre fut repris par l’orchestre cubain Aragon, preuve que les Cubains sont aussi à l’écoute et sous influence de la rumba congolaise, berceau de la rumba latino. Mieux, Para Fifi de Kallé fut repris par les groupes de salsa sud-américains alors qu’on lui reprochait jadis de braconner le jardin cubain.

Sur le chapitre on ne peut pas plaire à tout le monde, des critiques se sont élevées. « Charité bien ordonnée commence par soi-même. A quand la reprise de leur propre répertoire des années 60 par les Bantous ? »

Oui mais Grand Kallé se considérait Congolais des deux rives, pour lui le fleuve n’était pas une frontière mais un trait d’union entre les peuples.

Simon Mavoula

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