Alfoncine Nyélenga Bouya a écrit un roman qui plonge d’entrée de jeu le lecteur dans une aventure mystérieuse.

« Pas de nouvelle, bonnes nouvelles » dit-on. Patatras ! Alors que l’héroïne se prélasse sous sa véranda, surgit, comme un esprit, une fillette vêtue d’une robe rouge et bleue qui lui remet une lettre, à la tombée de la nuit, entre chien et loup...garou. Le crépuscule étant une période lugubre qui anéantit l’esprit cartésien, voilà une épître qui réveille les fantasmes et signe l’arrêt d’une voluptueuse torpeur arrosée de gorgées de rhum agricole alors qu’on écoute un sublime Kompas sur le tempo de Coupé-Cloué.

Commence alors l’expédition littéraire d’Alfoncine Nyélenga Bouya au bout de la nuit haïtienne sur fond d’engagement féministe radical. Ca, c’est une autre musique.

Intrigue

La lettre crépusculaire reçue dans des conditions célestes tient plus d’un commandement à se rendre à un culte vodou que d’une invitation cordiale à aller au bal. On somme l’héroïne d’honorer un rendez-vous à un endroit dont elle ne connaît pas la position géographique sur la carte. Un lieu fantôme, en somme. La chose aurait dissuadé le plus téméraire des Haïtiens dans ce pays de Tontons-Macoutes. Mais mue par une force indicible, elle ne peut pas résister à l’appel vers l’inconnu. Elle se résout de s’y rendre, papillon attiré par la lumière.

Après avoir surmonté une avalanche de péripéties sur des chemins montants, malaisés, à tous les risques exposés, après s’être dit « que diable vais-je faire dans cette galère !  » après avoir donné plusieurs fois sa langue au chat, la narratrice qui ne dit pas son nom arrive exténuée au lieu-dit Mombin- Crochu, en compagnie de sa femme de ménage, Timie, pour une prospection, comme le célèbre détective Sherlock Holmes et son assistant le Dr. Watson.

Congrès de la savane

Sur place, coup de théâtre ; on se rend compte que le rendez-vous de Mobin-Crochu est, en vérité, un colloque de femmes maltraitées, un congrès sur la condition féminine. Une assemblée générale d’amazones. Un symposium, en rase campagne, dont le directoire est assuré par la narratrice. Disons plutôt un procès avec la narratrice dans le rôle de juge d’instruction, de présidente. Les dépositions des congressistes en herbe fusent de toute part, différentes par la forme, ressemblantes par le fond. Accablantes, poignantes, révoltantes, dénonciatrices, fondées sur le postulat émilezolacien « J’accuse ».

A titre d’exemple, Solitaria, femme abandonnée, raconte les viols par intermittence dont elle a été victime par sa belle famille : « J’étais morte dès la toute première fois quand, au milieu de la nuit...son plus jeune frère avait franchi le seuil de ma cabane à quatre pattes et qu’il en était ressorti à l’aube en rampant. » p.111.
Pire.

« Puis ce fut le tour du cousin, puis celui du neveu puis celui du fils de l’oncle. Mon martyr devint quotidien, mon supplice un divertissement pour eux. » (idem) Ca ne s’arrête pas là. « Plus le temps passait, plus je subissais les assauts de ces salauds »
(ibidem). Le chef d’accusation est une polyandrie qui ne dit pas son nom. Un multi partenariat sexuel en mode décalé, « à l’insu du plein gré » de la femme abandonnée.

Féminisme

La violence, déraisonnable, a de quoi alimenter le réquisitoire de toutes les féministes, de Simone de Beauvoir au groupe de pression Ni putes ni soumises .

Les témoignages déchirent la nuit de Mombin-Crochu. Depuis les temps reculés, la parole libère. Le colloque de Mombin-Crochu sert d’exutoire, on y vide son sac, on confesse son ressentiment. On se lâche d’autant plus que le dossier de l’accusation est instruit à charge. A aucun moment de la procédure on n’entend « Faites entrer l’accusé !  », car cette cour sur ce morne (petite colline) isolé est «  exclusive » à des Amazones révoltées ; les hommes, objets du délit, n’y assistent pas : tiers-exclus.

Sur l’auteure

Quand on lit Alfoncine Nyélenga Bouya, on pense à une Kimpa-Vita de la plume, actrice du changement social dans la dualité homme/femme. Elle a littéralement « makandal dans le sang ».

Grâce à sa position sociale au sein de l’Unesco, l’auteure a beaucoup voyagé et continue de le faire. Quel que soit l’endroit où elle se rend, Alfoncine Nyélenga Bouya s’interroge sur l’aliénation dans les rapports politiques entre les sexes. Son hypothèse de travail est la suivante : la femme est dominée quel que soit le type de société : traditionnelle, préindustrielle, moderne, post-moderne, postindustrielle. Mais elle l’est encore plus dans les sociétés lignagères sur le continent noir.

S’il existe une hiérarchisation des champs de désaliénation du peuple Noir, Haïti occupe le premier rang. Et s’il y a une société caraïbéenne qui a mieux reproduit l’identité africaine c’est bien le pays qui a vu naître Toussaint Louverture, leader historique de la revendication des droits de l’homme Noir.

Lieu d’écriture

Née dans les « Brazzavilles Noires » de G. Balandier, l’auteure n’a pas cédé à la facilité nationaliste d’écrire sur son Congo natal. L’option d’écriture sur Haïti a beaucoup surpris. Dans une interview parue dans Le National, au journaliste haïtien David Bongard qui lui demande pourquoi avoir situé son roman sur cette l’île des Caraïbes, l’auteur répond sans ambages. Dans un rêve fait à Port-au-Prince une voix lui dit de se rendre à Mombin-Crochu. L’auteur se souvient d’un conseil de Gary Victor, animateur d’atelier d’écriture : « Il ne faut jamais oublier ses rêves ».

« Le rendez-vous de Mobin-Crochu  » est une réponse à ce rêve qu’elle fit alors qu’elle était en poste sur l’ïle. Chose intéressante, Mombin-Crochu est un lieu où elle ne s’est jamais physiquement rendue. « Sauf dans le rêve » aurait dit Freud. Le grand maître de l’inconscient n’a jamais séparé le réel de l’imaginaire, le non-lieu du lieu-dit. « A quand votre retour en Haïti ? » - « Surement bientôt. A cette occasion je me rendrai à Mobim-Crochu » confie l’auteur à David Bongard.

Haïti, pays africain

Le Christ s’est arrêté à St-Domingue. Traversée par une profonde crise économique et politique, l’île d’Haïti est encore moins épargnée par les catastrophes naturelles. Le climat politique et le climat écologique ont donné naissance à une typologie de conflits dont on voit la source dans « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain, roman réaliste où la guerre de l’eau fait rage et le sang coule suite à des conflits claniques.

Haïti n’a rien à envier à l’Afrique, société où sur fond de mauvais partage du produit intérieur brut, chacun veut être « gouverneur de sa rosée ». Ca se traduit par des luttes ethniques.
L’Afrique précoloniale a beaucoup fait don de ses superstructures idéologiques aux peuples des Caraïbes, notamment au pays de la dynastie des Duvalier et autre Père Aristide.
Après un séjour de quatre ans sur l’île où s’est jouée la tragédie du Roi Christophe, où le peuple a eu un mal fou de déraciner le duvarisme l’auteure dit qu’elle a retrouvé une partie d’elle même. L’Afrique est dans Haïti, Haïti est dans l’Afrique. Les invariants culturels ( vodou, lemba, zombies, mindjoula, andzimba) sont autant d’identités métaphysiques qui font consensus dans les représentations noires en général.

En écrivant sur Haïti, l’auteure fait la part belle aux institutions sociales africaines. Ici comme là-bas, la construction de la domination s’inspire de la même architecture phallocrate. Aux Antilles comme en Afrique, la soumission de la femme puise dans le même matériau antiféministe qui ne parvient pas de tenir à distance les vieilles discriminations ancestrales. La tradition sursoit à la montée de la modernité. Elle la bat à plate-couture.

Ca été un jeu d’enfant pour l’auteure de plaquer la grille africaine sur la société haïtienne. Depuis la déportation beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Mais l’identité caraïbéenne n’a rien cédé au changement quant au statut de la femme. La descente aux enfers de la violence semble sans fin pour le sexe dit faible ; ici et outre-mer.

Cependant, la désaliénation n’a pas dit son dernier mot. Elle fait entendre une autre musique quant au statut de la femme. Un mot ne serait pas de trop sur les médecins pragmatiques des temps modernes qui réparent les femmes noires mutilées en guise de rites d’anéantissement libidinal. Car, pour reprendre Freud, c’est le plaisir qui est visé dans les assauts de l’aliénation de la femme.

Dr. Mukwege, l’un de ces réparateurs, donne du fil à retordre aux agents du statu quo. Denis Mukwege, né au Congo dans le Bukavu, répare le clitoris et le plaisir des femmes excisées. Grâce lui soit rendue en plus du Nobel qui lui a été décerné. Alphoncine Niélenga Bouya, Dr. Denis Mukwege : même combat féministe.

Style

Mombin-Crochu est un « plaisir du texte » (Roland Barthes). Le bistouri de la rhétorique est manié avec froideur et humour par Alfoncine Nyélenga Bouya, née à Brazzaville, pays de Jean-Malonga, Antoine Létembé Ambilly, Tchikaya U Tam’Si, Henri Lopes, Sony Labou Tan’Si, Tati Loutard, Alain Mabanckou, Wilfried Nsondé, Liss Kiyindou, Marie-Léontine Tsibinda, Emilie Faignond, Marie-Noelle Bazouma, Sylvie Bokoko, Eveline Mankou, Véronique Diarra, Virginie Mouanda...

A l’inverse des femmes de Mobim-Crochu, les écrivaines congolaises ne sont pas brimées par les hommes. La preuve est là.

Simon Mavoula

« Le rendez-vous de Mobin-Crochu », 179 pages, Alfoncine Nyélénga Bouya - Le Lys Bleu Editions, 18€

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