Les obsèques de Me Aloïse Moudiléno-Massengo ont eu lieu vendredi 10 janvier 2020 à Nancy au cimetière de Préville. L’Eglise St-Léon où s’est déroulée la messe de requiem était à moitié pleine. C’est le symbole d’un paradoxe. Cette grande personnalité était aimée de l’opinion publique et honnie du pouvoir clanique des Nguesso. Il y a de quoi.

Juriste, homme des Lettres, philosophe, Me Moudiléno fit une lecture du pouvoir de l’homme d’Oyo sous l’angle de la mythologie grecque. Selon la tragédie, un centaure confia à la femme d’Hercules un vêtement redoutable en cas d’infidélité ; la tunique de Nessus. Couverte de sang, le manteau brûlait son porteur car c’était un cadeau empoisonné. La toge poussait au suicide tout contrevenant à la règle matrimoniale tant les brûlures qu’elle provoquait étaient insupportables. Comprenne qui pourra.

Consensus politique

En ce jour de semaine, les Congolais venus rendre un dernier hommage à l’ancien Premier ministre sous Marien Ngouabi (1972) sont un mélange de parisiens et de nancéens. Sur leur visage se lisait tristesse et profonde méditation en relation avec l’austérité de la Cathédrale lorraine, St-Léon. Il y avait également un sentiment de solitude dans le regard, car chacun avait pris conscience qu’un grand garant de la politique anti-Sassou venait de disparaître.

« Il n’y a pas que les gens du Pool ici » a globalisé Me Maurice Massengo Tiassé au micro du chroniqueur Aristite Mobebisi. On a noté en effet dans la foule meurtrie plusieurs présences éminentes : Me Emmanuel Yoka, l’ancien Ambassadeur Henri Lopez, Me Mbemba, Monsieur et Madame Modeste Boukadia du CDRC, Jean-Claude Mayima-Mbemba, ami de longue date, Alexis Miayoukou, Dr. Fernand Loubélo, Antoine Page Kihoulou, Marc Mapingou, Castador Bayonne, Siyanos, John Binith Nzamba, Faye Monama… autant d’individualités qui ont compris qu’il se passait quelque chose d’historique à l’Est de la France et qui valait le déplacement.

Ekondi-Akala, compagnon de lutte, cofondateur de FEDERCO, symbole de l’unité nationale, absent pour raisons médicales, s’était fait représenter. Il ne pouvait pas être indifférent au drame en train de se dérouler à l’Est de l’hexagone, un espace où un autre père du logos congolais laissa ses traces : le Prince Kongo-Matsiona.

Meilleur plutôt mort que vif

Peu avant la mise au tombeau, chacun y est allé de sa petite oraison funèbre. Dans « l’homélie » des critiques, celle tournant autour de l’hypocrisie des politiques sembla la plus dominante. « Je préfère la sincérité de Jean D’Ormesson qui avoua à la mort de François Mitterrand, qu’il ne l’aimait pas » philosopha un nancéen écœuré par la nature humaine.

Me Emmanuel Yoka, remarquable sur le parvis de l’Eglise, n’aura ménagé aucun effort pour « sucrer », de son vivant, la pension de Me Moudiléno alors que ce dernier contribua à sa formation intellectuelle. L’anamnèse proclamée par l’Eglise (se rappeler de ceux qui souffrent ) n’est pas le moindre défaut des « amis » du défunt. Et dire que certains parmi eux débarquèrent en Europe en sa compagnie dans les années 1950. Qu’est-ce que l’amitié si ce n’est rendre usufruitiers du capital social tout agent gravitant dans le champ de ses relations ?

Dans son propos, le combattant Faye Monama, soulignera la tolérance des opposants et des Combattants de la diaspora à l’inverse de l’autre camp. Pour preuve, « Ce ne fut pas le cas aux obsèques maternelles du général Jean-Marie Michel Mokoko où des snipers de Sassou étaient postés sur les toits » fustigea le résistant Monama. Rien de tout ça en l’Eglise St-Léon de Nancy où pourtant nombre d’hypocrites figuraient dans la foule. Au regard de la centaine de personnes venues rendre hommage le rapport de force penchait en faveur des opposants au régime du Khalife d’Oyo. Sous-entendu : ils n’auraient fait des représentants du Pouvoir qu’une bouchée.

Maurice Massengo-Tiassé, interrogé par le lanceur d’alerte Alexis Miayoukou, a eu beau jeu de rappeler l’ignominie de Sassou qui signa un décret attribuant respectivement à Joachim Yhombi Opangault et Pascal Lissouba une rente viagère de 31 millions de francs CFA tandis que le brillant cadre supérieur que fut Me Moudiléno, ancien avocat, continuait de végéter dans le dénuement.

La morale de l’histoire est que : mort ou vif, aucun opposant n’a de grâce auprès du pouvoir dictatorial de Brazzaville. Me Moudilémo-Massengo ne pouvait pas être en odeur de sainteté à Mpila. Durant son long exil, l’ancien Garde des Sceaux n’eut de cesse de dénoncer l’imposture du pouvoir congolais qualifié aussi d’escroquerie. Pour lui signifier son amertume, Sassou lui fit porter, en quelque sorte la Tunique de Nessus. En 1991, à la faveur de la Conférence Nationale, il y eut un moment de communion qui suscita de l’espoir parmi les Congolais. Me Moudiléno effectua son retour au pays. Mais cette unité vola en éclats après le coup d’Etat de 1997. L’espoir d’un renouveau politique congolais rétrécit comme peau de chagrin.

Heureux les morts

Le catafalque a ensuite cheminé au cimetière suivi d’un cortège politiquement hétéroclite. Feu Moudiléno a suscité l’unité nationale autour de lui. Il paraît que l’homme devient très aimé et très bon lorsqu’il meurt (Wa fwa, wa toma) . Me Emmanuel Yoka, député parachuté de Vindza dans le Pool, a illustré cet apophtegme lui, l’oncle de Sassou, qui, par conséquent, participa activement à la chute de son ami et mentor, Me Moudiléno, dans le néant matériel existentiel. Vous parlez d’une franc-maçonnerie !

Collation

Après l’ensevelissement de la dépouille, une collation a été offerte, rue Raymond Poincaré, à l’ hôtel Ibis où, on imagine, se croisèrent des analyses pertinentes sur les meilleures stratégies du combat politique. Moment émouvant, le visionnage des diapos de Me Moudiléno relatant le film de sa vie depuis sa terre natale de Vindza. Dits par ses enfants les commentaires des images étaient complétés par Jean-Martin Mbemba, confrère ayant un cursus commun avec l’illustre disparu.

La communauté congolaise de Nancy a reçu le public vers 18h30 dans une seconde salle dédiée au recueillement sur fond de mélancolie.

L’artiste Kali Djatou accompagné de Jérôme Bantsimba-Malanda Backssaut et d’Abraham Wassiama, a animé la veillée jusqu’à minuit.

Dans le comité d’accueil des nancéens, signalons Jean-Marie Ibata, Bantsimba-Malanda, Abraham Wassiama, Christian Kibamba, Boudzoumou...

Nous adressons nos sincères condoléances aux six enfants du défunt.

Thierry Oko

Article réalisé avec la collaboration de Jérôme Bantsimba-Malanda à Nancy.