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Afrique : Le sida tue dans les entreprises

Le sida, un risque croissant pour les entreprises en Afrique

Face à un taux de contamination important de leur personnel, des multinationales commencent à prendre en charge le dépistage et le traitement des salariés et de leurs proches. Une démarche délicate, tant le tabou de cette maladie reste puissant.

Par Laure Belot (Le Monde)

( 23/05/2004 )

Le nombre a doublé en un an : ils sont désormais 2 500, parmi les 7 000 salariés africains du brasseur Heineken, à avoir accepté le test de dépistage du sida que leur a proposé l’entreprise, à ses frais. Plus de 300 d’entre eux, au Rwanda, au Burundi, au Nigeria, au Congo-Brazzaville, se sont révélés porteurs du virus. Mais 143 seulement ont accepté à ce jour de suivre le traitement payé par l’entreprise néerlandaise.

Le sida, fléau de l’Afrique, est en passe de devenir un handicap économique majeur pour ce continent. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime que, d’ici à 2020, plus du quart de la main- d’œuvre au Botswana, au Mozambique, en Afrique du Sud ou au Zimbabwe sera perdu à cause du sida. Un défi de grande ampleur pour ces pays, et pour les entreprises qui y sont présentes. Heineken n’est pas un cas isolé : une poignée de multinationales occidentales ont décidé, en interne, de lever le tabou en parant au plus pressé.

TROIS FOIS PLUS DE DÉCÈS

DaimlerChrysler, BP, Coca-Cola, CFAO, Lafarge... proposent désormais le dépistage et le traitement de la maladie pour leurs salariés. Jusqu’à présent, bon nombre d’entreprises n’offraient, au mieux, que des politiques de prévention.

Les entreprises africaines ont montré le chemin. C’est Debswana, la plus grande société de diamants du Botswana, qui, la première, a osé parler concrètement de l’impact économique désastreux de la pandémie. Entre 1996 et 1999, l’entreprise minière a vu le nombre de décès dus au sida tripler en son sein. Un constat qui l’a poussée à réaliser un test de salive anonyme : 28,8 % des 5 000 salariés étaient infectés. Le taux atteignait 36,9 % chez les 30-34 ans. Depuis, Debswana propose de financer le traitement en quasi-totalité. En 2002, l’annonce des géants miniers sud-africains De Beers et Anglo-American a provoqué un deuxième électrochoc, alors que se tenait le sommet mondial sur le développement durable, à Johannesburg : les groupes ont annoncé qu’ils financeraient, à partir de 2003, les traitements pour leurs salariés mais aussi leurs familles.

L’argument économique est désormais quantifié et motive les entreprises à agir. Perte de savoir-faire, baisse du moral des salariés et de la productivité... certaines entreprises ont utilisé des organisations non gouvernementales (ONG) ou des cabinets d’études pour tenter de mesurer quelles seraient les conséquences si rien n’était fait. "Outre le désastre humain, nous avons pu voir concrètement l’impact négatif de la maladie sur l’efficacité de l’entreprise", reconnaît Norbert Otten, directeur des affaires publiques de DaimlerChrysler. Le constructeur automobile propose des traitements à ses 5 000 salariés sud-africains et leurs familles. Et il envisage la duplication de ce programme en Asie du Sud-Est, en Inde et en Russie.

Alors que la maladie continue ses ravages (+ 12,5 % de nouveaux cas dans le monde en 2003), les entreprises commencent à s’organiser mondialement. Appelée de ses vœux par Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, la Coalition mondiale des entreprises contre le sida a été créée en 1997 à New York. Présidée par l’ancien ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, Richard Holbrook, l’association veut faire avancer l’engagement du privé. "Les entreprises commencent tout juste à rentrer dans la bataille", reconnaît Trevor Neilson, son directeur exécutif.

La Coalition compte 160 entreprises membres - même si, de l’aveu même de M. Neilson, moins de la moitié agissent concrètement. En France, une autre initiative, Sida Entreprises, a été lancée en 2003 sous la houlette de la CFAO, la filiale de négoce et distribution de Pinault-Printemps-Redoute dont l’activité est majoritairement africaine.

Ces démarches privées sont d’autant mieux accueillies que "plusieurs gouvernements africains ne s’impliquent pas dans la lutte contre la maladie, et la majorité des entreprises se demandent encore pourquoi elles feraient quelque chose", explique le docteur Peter Lamptey, président de Family Health International. Cette ONG est financée notamment par l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) et par la fondation de Bill Gates. Tout comme ses homologues PharmAccess ou Care International, elle collabore avec les entreprises pour mettre en place des politiques de prévention et de traitement.

"MOINS PEUR"

Reste à convaincre les salariés de participer à ces programmes. "A ce jour, plus d’un tiers de notre personnel en Afrique a souhaité être dépisté, contre moins de 20 % l’an dernier", explique le docteur Hak Rijckborst, qui coordonne la politique santé d’Heineken. Le programme sanitaire, initié à la mi-2001, s’est généralisé dans huit pays et des "médiateurs" sont chargés de parler de prévention dans les usines.

"Petit à petit, les salariés ont moins peur. Au départ ils associaient séropositivité à risque de licenciement", reconnaît le docteur Rijckborst. Pour autant, chez le brasseur, comme chez Coca-Cola, moins de la moitié des salariés séropositifs sont venus le déclarer pour pouvoir bénéficier gratuitement du traitement. Sans parler de la réticence des familles, à qui les entreprises commencent à proposer de payer les antirétroviraux.

La difficulté vient du fait que l’entreprise n’est pas, par essence, l’endroit où se gèrent ces problèmes intimes. La question va d’ailleurs se poser de savoir jusqu’où les employeurs peuvent et doivent aller, notamment dans le financement des traitements de la communauté (famille et proches des salariés). Pour l’instant, le coût des programmes (de l’ordre de 1 000 dollars par an et par personne) est d’autant plus tenable que le nombre de traitements financés est relativement réduit.

Mais "la situation est complexe" analyse Damien Desjonquères, de l’ONG Care. "Les entreprises ne sont pas à vie dans un pays et nous ne leur conseillons pas de se lancer seules dans des politiques de financement. Ce n’est pas en payant tout que le problème sera résolu".

"Sur cette question de santé publique, il faut impliquer les communautés et les Etats pour que les politiques locales de santé évoluent", estime Alain Guillen, directeur des politiques sociales de Lafarge, qui, d’ici à la fin de l’année, espère pouvoir proposer l’accès au traitement dans sept pays africains.

"Pour que les entreprises ne se substituent pas aux politiques, il faut des partenariats entre financements publics et privés", affirme Ben Plumpley, chef de cabinet d’Onusida. Mais ce concept d’intervention mixte peine à se mettre en place. Des projets alliant fonds publics et privés, à l’initiative du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, créé en 2002, devraient prochainement voir le jour, avec Lafarge au Kenya et TataSteel en Inde. Mais "ces derniers mois, 90 % des financements sont venus des Etats. Il y a un énorme travail à faire pour favoriser les dons des entreprises", reconnaît Michel Kazatchkine, président du conseil scientifique du Fonds mondial. Redoutant les risques de gaspillages et d’inefficacité, nombre d’entreprises privilégient des actions indépendantes. Est-ce tenable ?

Source : http://www.amadoo.com

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